Ça fait un bout de temps que je n'avais pas mis les pieds sur ce blog. Faute de temps d'abord, mais aussi parce que j'ai fini de me convaincre que l'étalage sur la toile de mes errances de néovigneron n'est pas la meilleure stratégie de vente.Je pourrais adopter un discours plus positif, écrire à longueur de lignes que mes vins sont merveilleux, vendre du rêve liquide à ces cochons de moutons de consommateurs prêts à gober n'importe quelle merde pourvue qu'elle soit enveloppée dans un joli papier. Mais je ne peux pas. Si je suis atterré de constater combien les grosses ficelles du marketing peuvent encore et toujours fonctionner, je n'ai pas renoncé à avoir de l'ambition quant à ma clientèle. Un collègue vigneron me disait l'autre jour, "je ne vends pas aux cons". C'est un luxe que je voudrais partager avec lui. Ceci étant dit,
nous sommes tous le con de quelqu'un d'autre, moi le premier, j'en suis bien conscient.
Mais revenons à nous moutons. Qu'est-ce donc que je fais ici alors, si ce n'est pas pour
vous refourguer la meilleure came du monde ou vous dire que j'ai foiré une cuvée lors de mes dernières vinifs? Quand on taille toute la journée dans les vignes comme en ce moment, ça chauffe pas mal sous le bonnet, on rumine des trucs, on pense à des machins qui nous ont déplu, ça finit par enfler, il faut s'en débarrasser. De l'usage du blog comme catharsis. Je suis désolé, je vais partir dans des considérations un poil philosophique, à la hauteur de mes moyens et de mes mots bien sûr. J'ai bien aimé d'ailleurs le dernier post de mon ami Mathias et sa critique du capitalisme, à l'origine selon lui de l'uniformisation des vins qui perturbent les dégustateurs les plus affutés dans la détermination des origines. Les grincheux peuvent toujours penser que ce petit con ferait mieux de bosser dans ses vignes plutôt que de se lancer dans une critique approximative du capitalisme sur son blog, critique dont la portée est de surcroit équivalente à celle d'un pet de mouche. Et bien moi je trouve ça bien qu'un vigneron lève de temps en temps la tête du cep pour prendre un peu de hauteur et nous faire part de ses réflexions sur le merdier dans lequel il a sauté joyeusement à pieds joints le jour où il a décidé de devenir vigneron dans une région où on ne pète pas dans la soie. Il ne faut de toute façon pas compter sur nos docteurs en sciences politiques, sur nos philosophes et autres économistes exégètes de la pensée d'Adam Smith ou de Karl Marx pour se préoccuper de l'influence du capitalisme dans le goût du vin. Ni d'ailleurs pour s'insurger contre n'importe lequel des problèmes que chacun d'entre nous rencontre aujourd'hui, au quotidien, dans sa misérable petite vie. La démocratie a triomphé en France et les intellectuels ont fini par déserter le champ politique pour se livrer,
entre eux, à des batailles d'experts sur des sujets étrangers au commun des mortels. Des batailles, que dis-je, des discussions de salon. Lorsque je taille, j'ai le casque sur
les oreilles et j'écoute France Culture. Il faut entendre les échanges sur l'importance de l'Habitus dans l'exercice de notre libre-arbitre , sur la définition de
l'Être chez Plotin, sur le rôle de la pensée arabe dans l'avancée des mathématiques au moyen-âge. Je ne tiens pas un discours maoïste, où je
prétendrais qu'il faut bruler les livres et leurs auteurs avec. Je ne dis pas que cela n'est pas intéressant, voire important. Je ne suis pas maso au point de m'infliger l'écoute d'une radio que je trouve sans intérêt. Je
déplore juste le fait que ces intellectuels, toujours prompts à affirmer qu'ils sont pour la lutte
des classes, nous offrent la démonstration éclatante de leur appartenance à une caste bien à part où ils se serrent les uns contre les autres, bien au chaud, malgré le vent glacial qui souffle partout alentour. La crise que nous traversons amène à une critique largement partagée du monde
capitaliste qui atteint des sommets de barbarie dans sa version financiarisée à l'ennemi sans visage. Cette critique, les intellectuels, les philosophes, les sociologues, les penseurs de tout bord, l'expriment finalement sur
la pointe des pieds, en suiveurs, trop préoccupés de ne pas bouleverser de leurs cris contestataires le petit confort dont ils jouissent aujourd'hui , se satisfaisant des miettes du gâteau que leur laissent les puissants de ce monde en échange de
leur silence. Ils sont directeurs d'institut culturel, professeurs d'université, maitre-auxiliaires, loin de la société civile et du petit peuple. Ils ont même réussi la prouesse, au sein de notre système éducatif, de faire que les plus méritants d'entre eux, les docteurs, les agrégés, aient un emploi du temps particulier où le
nombre d'heures destiné à la formation des générations futures est
réduit à la portion congrue. Plus tu es compétent, moins tu enseignes, moins tu transmets ton savoir ! Et le reste du temps, que font-ils ? Ils participent à des colloques, ils écrivent des livres qui paraitront aux
presses universitaires de France au discours inaudible pour 99,99%
de la population et destinés à leurs pairs ou à leurs étudiants dont les plus brillants grossiront bientôt le rang de ces élites endormies . Les intellectuels s'abiment aujourd'hui dans le plaisir terriblement égoïste de la connaissance, loin de l'agitation furieuse du monde. "L’intellectuel," nous dit Sartre "doit
disparaître au fur et à mesure que la société sera
plus démocratique, que les gens auront plus de temps pour penser ;
l’intellectuel n’aura plus rien à faire en tant qu’intellectuel. Ce
n’est pas qu’on n’écrira plus de romans, de poèmes ou d’essais, mais
ceux qui les écriront le feront comme un travail supplémentaire
gratuit ; et autrement ils auront un métier pratique comme les autres."
Nous sommes dans une démocratie où chacun peut désormais s'exprimer
librement, mais les intellectuels eux ne sont pas descendus dans les champs ! Voilà de mon point de vue ce qui légitime le discours de chacun d'entre nous, que l'on soit vigneron ou boulanger ou je ne sais quoi. N'ayons pas peur de dire ce que nous avons à dire, personne
ne le fera à notre place ! Et peu importe le flacon !
Nous avons Facebook, nous avons les blogs, lâchons nous, ne parlons pas seulement des techniques de taille, du froid qui nous glace les pieds en hiver, des salons où nous serons présents, n'ayons pas peur de balancer nos réflexions approximatives sur le monde dans lequel on vit, dans ce monde que nous subissons, dans ce monde qu'on nous inflige, n'ayons pas peur de balancer nos pets de mouche et merde à Vauban et aux grincheux ! Après tout , un pet de mouche doit bien déplacer autant d'air qu'un battement d'aile de papillon.
Mais je digresse, je digresse. Je voulais en fait parler des vins natures. C'est un thème récurrent sur lequel les moines des différentes chapelles aiment bien se friper le chasuble. Antonin de Vindicateur a commis un très joli billet aujourd'hui à l'adresse des empêcheurs de boire nature en rond. Je vous invite à le lire, c'est joliment tourné et très convaincant. (ICI) Je sens la fatigue me tomber dessus, il est plus de 23 heures, demain je repars pour une nouvelle journée de taille, il faut que j'en vienne au fait; les vins nature donc. La critique qui en est faîte par certains dégustateurs ayant pignon sur rue, les dégustateurs de l'équipe de Bettane & Desseauve pour ne pas les nommer, m'est devenu insupportable. Je peux comprendre que pour des dégustateurs écrivant des guides à destination du grand public l'émergence de type de vins ne trouvant par grâce à leur nez puisse être perturbante, je ne m'étonne donc pas plus que ça de leurs réactions exacerbées. Je pourrais en avoir rien à foutre, je ne suis pas le chevalier blanc des vins nature, quelle légitimité aurais-je d'ailleurs à cela, et il y a déjà suffisamment de bonnes volontés comme Antonin pour s'occuper de mettre de l'eau dans le vin de ces détracteurs en leur rappelant que ce n'est pas parce qu'on se veut prescripteur en matière de vin qu'il faut refuser à chacun la liberté d'aimer des vins qui ne sont pas dans leur guide, qu'on est pas tous obligé de suivre la voix de son maître. Mais je ne peux pas en avoir rien à faire et c'est à cela que je repensais encore dans mes vignes ce matin. Avec cette critique omniprésente des vins nature, sauf lorsqu'il s'agit de faire l'apologie d'un vin nature qui n'en est pas un, ceux qui ont suivi le débat comprendront, ces dégustateurs contribuent encore et toujours à véhiculer une image négative de ce type de vin élaboré par des vignerons qui "se seraient trompés de métier". Et quand tu as décidé comme moi de faire des vins nature, cela finit par devenir très chiant à entendre. Car si l'influence de ces dégustateurs se réduit sur Internet à pas grand chose, et au train où vont les choses, à bientôt presque rien, il n'en est finalement pas de même sur d'autres supports comme le papier, même si à l'ère du tout numérique, le papier ne servira bientôt plus qu'à se torcher les fesses et envelopper le jambon, il y a encore des gens dans notre pays pour lire la presse écrite. Mais cela je m'en fous aussi. Ce qui me gêne en réalité, c'est l'influence que peuvent avoir ces prescripteurs au sein de la profession elle-même. C'est là que leur capacité de nuisance vis à vis des vignerons comme moi qui ne veulent pas utiliser d'intrants œnologiques reste la plus forte. Il y a une chose qu'on ne peut enlever à Michel Bettane, c'est qu'il a su s'imposer au fil des années aux yeux du public comme un des plus grands dégustateurs au monde, même si les choses deviennent plus compliquées aujourd'hui. Toujours est-il que son équipe jouit toujours d'un certain prestige au sein des interprofessions et qu'il n'est donc pas insensé de penser que la vision de Michel Bettane et de ses dégustateurs de ce qui est un bon vin peut avoir une influence sur la définition même de ce qui est un vin propre à la consommation pour la profession, digne de porter l'étendard de son appellation d'origine. La conséquence pour moi ? J'ai des vins à la cave qui me plaisent comme jamais, issus de mes dernières vinifications, des vins nature exempts de tout produit chimique, mais dont je me demande sincèrement s'ils vont franchir la barrière des agréments. On connait les difficultés d'obtention d'agrément des vins nature, ça en deviendrait presque une fierté pour ceux qui se sont vus refuser l'agrément, pire dans certains cas, un argument marketing ostensiblement affiché sur l'étiquette de la bouteille où les bobos se jettent à gosier ouvert. Tout ça m'emmerde prodigieusement. Je ne veux pas vendre mes vins d'appellation en vin de table. Je veux vendre aux amateurs de Fleurie ou de Moulin à Vent des Fleurie et des Moulin à Vent, pas la cuvée Fuck le système de Lilian Bauchet. Et aussi parce que mes vignes sont à Fleurie et je ne vois pas pourquoi, au nom de quoi, je n'aurais pas le droit à cette appellation définie dans les années 30 à une époque où l’œnologie n'avait pas encore apporté à notre métier sa supposée somme de progrès mais où on était quand même capable de faire la différence entre un Fleurie et un Morgon, un Fleurie et un Chiroubles. Sans compter que je paie un impôt foncier proportionnel à la valeur supposée de mes terres. Alors d'un côté, on me dit vous devez payer un impôt pour des vignes qui produisent du Moulin à vent et de l'autre on me dit que je fais en réalité du vin de table ! Mais qui sait, peut-être les choses changeront bientôt et on mettra fin à toute cette mascarade. Si tous les vignerons du monde veulent bien se donner la main :-) Et si Michel Bettane prolonge le glissement sémantique qu'il semble vouloir amorcer du mot biocon , même si dans sa meute, on crie toujours aux loups. Bon, sur ce, je vais me coucher, désolé pour le pavé !
Merci, c'est bon de se sentir moins seul. Magnifique pavé lancé dans le vide intersidéral de la conscience politique vigneronne, ton texte trouvera un écho le jour où l'on aura retrouvé l'âme du vin, le jour ou les chinois diront fuck à nos exportations, le jour où il faudra réintéresser nos manants à nos si beaux crus, que les technos auront perdu.
RépondreSupprimerJe vais me brancher sur France culture parce que ça m'a tout l'air de brancher quelques connexions autrement gauchocapitalistes qu'inter...
Vive le vin camarade
Lilian "Brillant" Bauchet.
RépondreSupprimerJ'aime bien quand tu digresses :-))
RépondreSupprimerFrançois
merci pour ce très bon billet ! que la taille continue de faire chauffer ton bonnet ;-)
RépondreSupprimerIl y a bien longtemps que je n'ai lu un texe aussi juste et sensible. Merci
RépondreSupprimerT'as qu'à aussi marquer Vin sans soufre en gros sur ton étiquette, coco. L'a tout compris, question marketing vin nature, le Marionnet. Et les gogos foncent dans le panneau, s'ébaudissent et se gargarisent. Ces mêmes gogos sont plus forts quand il s'agit d'épingler le label "bio opportuniste".
RépondreSupprimerMerde alors ça m'interpelle moi qui suis à la fois intellectuel (chercheur au CNRS) et néo-vigneron. On n'a plus qu'à se croiser, ouvrir une quille et en causer...
RépondreSupprimeravec plaisir Seb, on se croisera peut-être à la Dive...
Supprimervoila une taille qui eclaircit le cep,qui lui redonne vigueur pour affronter un printemps avec toujours moins de nature dans la Biosphere On en parle jusqu'en Picardie ou les cons trop laids pour faire du Bio ont deja perdu le controle......garde ta nature de sans grade.....laisse ton bonnet en surchauffe.....et continu de tremper ton secateur dans ton nectar Fleurie pour "degraisser" sans disgrace sur un blog au bouquet qui sent bon le terroir ou chacun regarde ce qu 'il a dans son verre a soi a en oublier la nature ....humaine .
Supprimeramities paysannes con-fraternelles et meilleurs vins .
bruno
Merci Bruno pour ton commentaire ! Si t'en es d'accord, la prochaine fois que je remonte à Amiens, je ferais bien le saut jusqu'à chez toi, histoire de faire ta connaissance autour d'un verre (c'est moi qui amène la bouteille :-)
Supprimeramitiés
lilian
Ce sera avec plaisir que je te ferais partager "ma nature" entre Patates et betteraves sur mes "Vignettes" ou je vague a l'âme ...sans cep a tailler ...sous la menace d'une vendange Blonde-Brune-Marine...au bouquet nauseabonde de verre solitaire ...quand je revais deja vers des terres et terroirs solidaires !Bruno
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