lundi 16 janvier 2012

par la grâce de BourDieu

 BourDieu  existe, je l'ai rencontré. Comme d'autres ont la Révélation à la lecture d'un article de Témoignage chrétien, c'est en feuilletant Télérama ce week-end chez une de mes belles-sœurs que je me suis senti toucher par la grâce de BourDieu. Dans une semaine, sera célébré le dixième anniversaire de la mort du sociologue. On vient de publier le cours qu'il donna au Collège de France sur l'Etat.  Je reproduis ici une partie d'un article des Inrocks lisible en totalité ICI qui commente cette publication et nous éclaire sur la personnalité de Pierre Bourdieu : " Toute la pensée de Bourdieu se déploie dans ce cours sur l’Etat, où l’on retrouve ses principales intuitions sociologiques et sa posture critique, mais où l’on perçoit aussi le glissement vers la prise de parole dans l’espace public pour en dénoncer les dérives politiques et les impasses sociales. Autant point de rupture que principe de continuité, ce cours sur l’Etat est un moment de bascule dans son œuvre où, sans sacrifier la rigueur d’une réflexion au sommet de sa maturité (...), la colère d’un engagement politique affleure enfin. Contre le nouvel ordre néolibéral en train de s’imposer, il défend les grévistes de décembre 1995, lance les Etats généraux du mouvement social en 1996, soutient le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997, crée la maison d’édition Raisons d’agir. (...)  Si quelques proches (...) lui ont reproché de ne s’être jamais expliqué sur ce virement, on peut aussi y voir un simple élargissement de son domaine d’intervention opéré à partir d’un même motif, obsessionnel, comme le cœur de sa vie même : la lutte contre les modes de domination sociale, dont la compréhension des mécanismes constitue un préalable libérateur." 

 Je me demande ce que Bourdieu aurait pensé de la crise que nous traversons. Aurait il apporté son soutien aux Indignés ? Serait il descendu avec eux dans les rues ? Aurait-il par ailleurs dénoncé avec force le système de bonus mis en oeuvre par le directeur de Sciences Po Paris qui permet à celui-ci d'arrondir copieusement ses fins de mois et toucher une rémunération mensuel de 40 000 euros ?  Ce scandale, dénoncé par les étudiants de Sciences Po eux-même, et la polémique qui s'en suivit a amené Richard Descoing, le directeur de l'Institut à envoyer il y a deux jours une lettre à ses salariés pour justifier sa rémunération, où il écrit je cite qu' "il gagne l'équivalent du président de l'université de Birmingham en Angleterre et deux fois moins que le salaire le plus élevé d'un président d'université publique américaine." J'aime la formule "deux fois moins que le salaire le plus élevé". Il fallait oser la contorsion. C'est humain, après tout, on regarde toujours vers le haut et jamais vers le bas. Mais j'ai plus de facilité à le comprendre quand on gagne 1000 euros par mois que lorsque l'on gagne 40 000 euros.  Les indignés scandaient dans les rues "Les politiciens s’intéressent autant à la politique que les oiseaux à l'ornithologie". Ils auraient tout aussi bien pu prolonger leurs cris de contestation en ajoutant que "Les intellectuels s’intéressent autant au peuple que les plantes à la botanique."   Certes, les journalistes espagnols se sont joints au mouvement des indignés en publiant le manifeste des journalistes indignés. Vous pouvez le lire en intégralité ICI mais je vais vous en donner un extrait révélateur des motivations réelles des journalistes :
Manifeste du mouvement Democracia Real Ya, à Madrid

"Nous autres journalistes “inquiets” pensons qu’il faut non seulement exiger une réelle démocratie et des partis politiques sincères, mais aussi un vrai journalisme. Il faut revenir à ce qu’on nous a enseigné dans nos universités : un journalisme critique envers les politiques, honnête, qui réponde à la nécessité publique d’informer et d’éduquer, pas seulement de distraire. Pourquoi la crédibilité des médias traditionnels est-elle entamée ? Pourquoi les citoyens n’ont-ils plus confiance en nous ? Pourquoi nous criaient-ils, à la Puerta del Sol, point de départ de la révolution espagnole, “télévision manipulation”, tout en applaudissant notre initiative ? C’est dans ce contexte que nous est venue l’idée de faire notre autocritique en tant que journalistes. Nous avons élaboré un manifeste en plusieurs points et nous avons appelé nos collègues à nous rejoindre pour émettre des propositions et débattre, et aussi dans certains cas pour revenir aux objectifs et aux principes de base du journalisme. Ces points sont les suivants : non aux contrats précaires ; non aux licenciements massifs ; non aux boursiers de 35 ans ; non aux politiques acoquinés avec les médias ; non au journalisme multitâche à 2 balles ; pratiquer le copier-coller pour revendre est un délit ; non aux préretraites ; nous avons besoin de professeurs ; l’information n’est pas un spectacle et les journaux télévisés ne sont pas un cirque ; non à l’extinction des services de correspondants et d’envoyés spéciaux ; retrouvons le sens du service public et des responsabilités. Cela peut paraître une utopie – et c’en est peut-être une –, mais on n’a jamais changé le monde sans rêves, et nous sommes convaincus qu’une société qui se respecte ne peut pas faire l’économie d’un journalisme digne de ce nom. Nous sommes inquiets de la manière dont les nouvelles technologies transforment le journalisme. Nous sommes également préoccupés par la crise économique et l’évolution du modèle d’entreprise, par la perte de crédibilité de notre métier et l’évolution démographique, autant de facteurs qui entraînent un changement de paradigme dans notre profession. Dans un tel contexte, de nombreux journalistes se sentent perdus ou désenchantés, de plus en plus les audiences se fragmentent et perdent leur intérêt pour l’information alors même que celle-ci a une incidence très directe sur leur vie. "

Que revendiquent ces journalistes ? Le droit de pouvoir exercer en toute indépendance et en toute sérénité leur fonction  de contre-pouvoir du politique, essentielle au bon fonctionnement de la démocratie . Ce droit est plus que légitime, mais ce qui est intéressant, c'est le discours parfaitement corporatiste du discours, son côté "égocentré".  Si les journalistes ont joué leur rôle dans la couverture de l'événement en relayant l'info auprès du grand public, lorsqu'ils ont voulu s'associer plus intimement au mouvement de révolte des Indignés en écrivant le manifeste des journalistes indignés, l'expression de leur indignation est devenu corporatiste, et a eu pour objectif premier d'alerter sur la précarité grandissante de leur propre métier ! On peut l'entendre cette plainte, à l'heure du grand chambardement généré par Internet, mais que le moment était mal choisi ! Une presse qui revendique les moyens de pouvoir assurer son rôle de porte-parole de toutes les idées, dans l’intérêt de la démocratie et dans l’intérêt du peuple, ne pouvait-elle pas se mettre en retrait et au service de la démocratie et du peuple, à un moment de l' histoire où le peuple descend dans la rue pour exprimer ses souffrances et son indignation, plutôt que de profiter de ce moment d'agitation pour avancer ses propres pions ?  Après tout, cela est bien humain,  nous autres vignerons, en ces périodes de crise, ne réservons nous pas un accueil plus favorable aux études démontrant l’intérêt pour la santé d'une consommation modérée de vin, que celles qui prétendent le contraire ! Ne nous battons nous pas pour que survive notre métier et ne faisons nous pas feu de tout bois contre les hygiénistes ? Ne nous insurgeons nous pas contre les food miles, tout en continuant de préparer des palettes de vins qui partiront à l'autre bout du monde ?  En période de crise, tout le monde voit midi à sa porte. Et l'on assiste à la cohorte des replis corporatistes, identitaires, religieux et au repli sur soi. Cela vaut pour les journalistes,comme pour les intellectuels. N'est pas Pierre Bourdieu qui veut ! Dans leur manifeste, les journalistes espagnols " s'inquiètent de la manière dont les nouvelles technologies transforment le journalisme." Alors qu'ils devraient s'en féliciter, si tout leur être était tendu comme ils le prétendent vers l'expression ultime de la démocratie ! Car il arrive assez souvent que les débats contradictoires des commentateurs des articles publiés sur la toile soient aussi intéressants que l'article lui-même, qu'ils l'enrichissent considérablement. C'est parfois anxiogène car on ne sait plus à quels saints se vouer, tant les arguments avancés par les différents contradicteurs sont pertinents, mais quel avantage somme toute pour chacun de nous dans la construction de son libre-arbitre ! Quel supplément de démocratie ! Et quel bénéfice in fine pour le journaliste lui-même, tant les contributions de ses lecteurs lui permettent d'enrichir son point de vue. Cela se fait parfois dans la douleur. Les journalistes sont chahutés lorsque leurs articles ne s'appuient pas sur des bases solides. Mais les journalistes doivent avoir le courage de quitter leur tour d'ivoire pour descendre dans l'agora numérique, et devenir animateur plutôt que  recteur. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils regagneront la crédibilité qu'ils prétendent avoir perdu aux yeux du public dans le manifeste des journalistes indignés pour toutes autres raisons qui ne tiennent pas . Nous avons quelques journalistes dans notre petit monde du vin, qui ont eu l'intelligence d'amorcer ce virage. Je cite volontiers Hervé Lalau. Mais il reste à ces journalistes à faire des émules. Pour que triomphe la démocratie. Celle du vin bien entendu ! :-).

2 commentaires:

  1. Pas d'accord, pas d'accord! D'une part les journalistes espagnols ont eu raison d'avancer leurs pions au moment du mouvement des indignés: c'est un mouvement global de toutes les professions, d'un peuple qui se lève contre l'ordre établi, et les journalistes sont des citoyens. Les considérer comme "observateurs"/"animateurs", c'est les dépolitiser, les rabattre à une neutralité qui est toujours au profit du plus fort gueulant.Il faut qu'il s'engagent, et leurs revendications témoignent de la transversalité du ras le bol, de l'universalité du mouvement. Et d'ailleurs, les questions que l'on se pose dans notre petit monde du vin s'inscrivent je pense dans un mouvement de ce type. L'on s'indigne des process de fabrication des vins, et mine de rien c'est une application bien réelle des remises en cause de l'ordre établi. Cependant s'il est respectable pour un journaliste qu'il "descende dans l'agora" en écoutant et en faisant remonter l'info, j'aime que ces derniers militent pour conserver leur tour d'ivoire pour les uns,pour faire tomber cette dernière pour les autres, j'aime que leurs positions soient bien définies, qu'ils s'engagent. D'une part parce que cela élève le débat, d'autre part parce que les acteurs ont besoin de porte voix, de défenseurs et de contradicteurs au travers d'articles engagés. Enfin, j'aime voir qui est mon opposant, manichéen que je suis...Je déteste l'union nationale...

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    1. Votre commentaire me ravit. J'exprime un point de vue, vous ne le partagez pas, Vous exprimez votre désaccord, et c'est tant mieux ! Un bémol toutefois à mon enthousiasme, si je ne partage pas votre manichéisme, (la main gauche et la main droite de l'Etat pour reprendre une expression de Bourdieu ;-), j'aime comme vous voir mon opposant et j'aurais apprécié une signature au bas de votre commentaire. Ceux qui liront le mien sauront qu'il a été rédigé par L Bauchet, Vigneron à Fleurie ;-).
      Sur le fond maintenant, vous dites que les journalistes ont eu raison d'écrire ce manifeste, qu'ils sont des citoyens comme les autres. Je ne conteste pas le droit à la parole des journalistes ! ;-) Je prétends que le moment était mal choisi. Le bon moment alors ? Avant que les indignés descendent dans les rues pour exprimer leur ras le bol par exemple. Depuis quand la télévision est un spectacle et la télévision un cirque, pour reprendre une expression de leur manifeste ? Depuis quand les politiques sont ils acoquinés aux médias ? Ou plutôt les médias acoquinés aux politiques d'ailleurs. Depuis une semaine ? un an ? dix ans ? Et jusque là personne au sein du quatrième pouvoir ne semblait s'en émouvoir. Il faut le grand chambardement d'internet qui fait vaciller l'édifice sur ses bases pour que ces messieurs nous fassent le coup de la grandeur de la presse, de son impérieuse nécessité à l'expression de la démocratie. Et que proposent-ils ? On prend les mêmes, on "moralise" et on recommence, la précarité en moins ! Mais quel aveuglement devant les changements de notre société! Vous aimez que les journalistes militent pour conserver leur tour d'ivoire pour les uns pour faire tomber cette dernière pour les autres. Et bien moi j'aime les journalistes qui militent pour raser les tours d'ivoire, ou alors que veulent dire les principes fondateurs de notre république, liberté, égalité, fraternité ? Mais je ne veux pas non plus laisser penser que je veux jeter l'eau du bain et le bébé avec. Si je critique l'intellectualisme et non les intellectuels, je critique les journalistes et non le journalisme ! Bien sûr qu'il est utile, bien sûr qu'il est nécessaire au fonctionnement démocratique. Mais enfin quelle vision du journalisme nous donne ce manifeste ? Comme vous, j'aimerais que les journalistes s'engagent, mais pas seulement quand il s'agit de la précarité de leurs contrats de travail.

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