Avec la sécheresse, le mois de mai démarre à peine, et j'ai déjà le visage buriné comme celui d'un SDF parisien en plein mois d'août (pour les lillois, comptez mi-septembre).
Les sols sont d'ailleurs tellement secs qu'on ne peut plus labourer. Heureusement cette année, j'avais pu prendre les devants en démarrant les labours assez tôt. Mes parcelles sont donc à peu près "propres", à l'exception d'une d'entre elles où malgré le manque d'eau, la mauvaise herbe s'installe peu et peu et nécessite des heures de piochage pour la contenir (d'où ce magnifique teint halé).
L'an dernier cette parcelle était envahie de chardons. Je vous rassure, ils sont revenus cette année. Les chardons, c'est un peu comme les morts vivants dans les films d'horreur, tu les enterres à coup de charrues, tu les tailles menu à la pioche, tu les arraches à la main, tu les décapites au rotofil, tu crois que tu les as tous exterminés, et dans la scène suivante ils réapparaissent plus nombreux encore, y'a que le générique de fin du film qui les fait disparaitre, les chardons faut attendre l'hiver, et ça repart dès le printemps suivant, une vraie saga zombie. Par contre, les érigérons se font plus discrets cette année. En se développant, leurs racines émettraient des substances qui contrarient le développement d'une nouvelle génération. A part les poules, je crois qu'il n'y a rien de plus con que les érigérons. Comme la nature a horreur du vide, leur ont succédé tout un ensemble d'autres plantes qui se mêlent aux chardons et montent dans les ceps, des géraniums, du liseron, de la vesce à profusion, aussi jolies à regarder que pénibles à arracher. Je ne sais pas quel est l'abruti qui a inventé la biodiversité mais on voit qu'il a jamais mis les pieds dans une vigne, sinon je crois qu'il aurait revu sa copie. Buvez, ceci est mon sang. Non, c'est du vin et c'est fait à partir de raisins cultivés, dont la concurrence hydrique et azotée doit être maitrisée, faudrait voir à se tenir informé.
La parcelle aux chardons a été plantée en 1972. A cette époque, on plantait à tour de bras dans le Beaujolais, (750 hectares pour les seules années 73 74) , les vins du Beaujolais coulaient à flots dans les gosiers et chacun espérait que le phénomène allait encore s'amplifier, il fallait donc faire cracher chaque cm2 de terre disponible près des cuvages. Cette vigne a été installée sur ce qui était autrefois un pré à vaches.
Pas super qualitatif à priori comme sol, mais depuis que je sais que les vignes d'Yquem ont été "déplacées" pour être plantées sur d'anciennes pâtures, ça m'aide vachement à assumer. Ce qui est assez paradoxal, c'est que ces vignes vigoureuses, poussant sur un sol riche en matière organique, portent de toutes petites grappes de raisins millerandées, "miassées" comme on dit ici, et produisent en définitif un vin plutôt qualitatif. Mais nous sommes loin des vendanges et en attendant, c'est du boulot que cet entretien du sol où les charrues ne peuvent plus passer du fait de la sécheresse, j'y ai déjà passé trois jours et je pense qu'il m'en faudra au moins autant pour virer cette vesce qui étouffe les ceps et empêche la vigne d'élancer ses rameaux vers le ciel.
Ça m'a donc plutôt énervé lorsque avant hier, je suis tombé sur un article qui prétendait que produire bio revenait environ 30% plus cher qu' en conventionnel. C'est pas la première fois que je lis cette statistique fantaisiste et le prochain journaliste que j'attrape à écrire ce genre d'ânerie, je l'attache au bout d'une corde fixée à un piquet au milieu de ma vigne, je lui donne une pioche et je le libère quand y'a plus une seule mauvaise herbe, ça va l'aider à affiner son analyse. Non seulement, chez nous, en bio, on produit moins que nos collègues en conventionnel (20 hectolitres hectare de moins en moyenne), mais de plus le travail à la vigne nécessite bien plus de main d'œuvre. Avec nos vignes en gobelet, plantées très bas, il est très difficile de cultiver seul plus de 5 hectares en bio quand le double est jouable pour un seul homme en conventionnel. On est donc bien loin des 30% annoncés de surcout de production. Quand on sait qu'il est difficile de répercuter ce surcout sur nos prix bouteilles, je me demande s'il ne faut pas être un peu maso pour produire bio. ( A ce propos, y'a pas quelqu'un qui voudrait venir me fouetter, ma femme veut pas.) (Avec des orties bien sûr, eu égard à ma sensibilité bio-D.). Le négoce aussi n'est pas franchement prêt à faire des efforts. Un prix raisonnable pour eux serait un prix ne dépassant pas plus de 30% de celui pratiqué auprès des conventionnels. C'est sûr que si les négociants se réfèrent aux infos données par la presse spécialisée, ils ne sont pas prêts de revoir leur point de vue...
