lundi 21 juin 2010

Into the wild à quatre pattes

 Hegel a raison lorsqu'il affirme que rien de grand dans le monde ne s'est accompli sans passion.

 Tenez moi par exemple, j'ai une passion pour l'équipe de France de football. Ça m'aide beaucoup pour le travail dans les vignes.

 Plus j'écoute les joueurs parler, plus je me dis que j'ai une intelligence largement supérieure à celles des footballeurs de haut niveau. Et comme on a toujours besoin d'un plus con que soi pour ne pas avoir envie de se tirer une balle à chaque fois qu'on fait une boulette, d'avoir toute cette brochette d'abrutis sous les yeux en ce moment ça tombe plutôt bien pour moi. En fait, je me demande si je n'ai pas fait une grosse erreur en ne labourant pas mes parcelles au printemps et en laissant l'herbe s'installer. Je voulais retarder les labours au maximum pour éviter de trop chahuter le système racinaire de mes vieilles vignes qui ont bien du mal à se remettre des travaux de labour des deux années précédentes. Le problème, c'est que maintenant deux de mes parcelles sont aujourd'hui littéralement envahies par les érigérons et autres carottes sauvages. Les trois semaines de pluie pratiquement continues ont été du pain béni  pour les mauvaises herbes. La pluie, conjuguée à l'augmentation du photopériodisme, a fait explosé leur développement. Et les sols détrempés ne permettent pas de rentrer avec un tracteur dans les vignes pour les labourer. De surcroit,  l'herbe, de part sa biomasse importante, bloquerait les charrues. Il n'y a donc plus d'autre alternative que de faire sauter les herbes à la main, si je veux que mes vendangeurs ne passent pas trop de temps à chercher mes ceps au milieu des érigérons en septembre.  Alors il court, il court le Bauchet.  Il court même à perdre haleine, ce qui est plutôt une bonne chose pour un vigneron, mais bon. Le soir, quand il rentre, tellement il a couru qu'il sent le furet et qu'il est moyennement motivé pour relater ses exploits sur son blog. Un peu usant de courir comme un fou après la nature. Je me demande si je ne préfèrerais pas courir après une baballe tiens. En plus si ça me donne le droit d'insulter Domenech.

 Heureusement, depuis aujourd'hui, j'ai le renfort d'un saisonnier. Kala, un turc fort comme un turc et qui bosse fort. A deux, c'est quand même plus sympathique. A la fin de la journée, on est tous les deux à quatre pattes dans les rangs, et le plus drôle c'est que ça nous fait rigoler ou le plus rigolo c'est qu'on trouve ça drôle si vous préférez. Si Sean Penn veut tourner la suite d'Into the Wild dans ma parcelle de Moulin à Vent, il va falloir quand même qu'il se dépêche parce que je pense que mercredi soir ça devrait déjà un peu plus ressembler à une vigne. (Je préfère ne pas mettre de photo pour le moment pour les âmes sensibles, mais je vous montrerai ça une fois le nettoyage terminé).

 Enfin qu'il s'inquiète pas trop quand même, il me reste suffisamment d'herbes dans mes autres parcelles pour nourrir l'acteur principal. Mais qu'il  fasse gaffe quand même, parce que je suis pas sûr que tout se mange, quoique cette année j'ai pas encore vu de Datura Stramonium.



  Allez dodo, parce que demain j'ai encore une journée à passer à quatre pattes.

mardi 1 juin 2010

but

  Lors d'un repas au restaurant, Johnny Depp  a déboursé  40000 euros pour une bouteille de cheval blanc 1947. Trois ans de salaires d'un smicard pour une bouteille de vin. Je trouve ça indécent. Je sais, c'était un cheval blanc, il était son idole, il avait 63 ans. N'empêche. Hugues Aufray doit se retourner dans sa tombe, lui qui a chanté toute sa vie pour combattre l'injustice sociale entre les hommes (ah bon il est pas mort Hugues Aufray ?). En signe de contestation, j'ai décidé de sortir l'année prochaine une "cuvée Stewball", à 20 euros la bouteille, déjà beaucoup plus accessible en terme de prix. Ça devrait permettre aux gens de condition modeste de pouvoir boire au restaurant, au moins une fois dans leur vie, un très grand vin. C'est pas parce qu'on est vigneron sur les plus beaux terroirs du monde (ben quoi ?) qu'on peut pas faire dans le social. Faut que je réfléchisse, mais je pense que je vais installer mon stand de vente entre le comptoir de commande du Mac Drive  de Macon et celui où on récupère les hamburgers.

 Ça me gonfle ce côté bling bling associé aux vins. T'as vu mon Audi ? T'as vu mon Mont Blanc ? T'as vu mon Cheval Blanc ? " Dis donc, t'as payé ça super super cher ! Ça doit être super super bien ! ". Ça me rappelle un échange que j'avais eu dans ma vie d'avant, celle où j'étais informaticien, avec un de mes clients, directeur financier d'un groupe industriel. Nous commencions à travailler pour son entreprise. Nous étions intervenus en urgence pour régler un problème. Satisfait de notre prestation, il avait souhaité me rencontrer pour voir comment nous pouvions démarrer une collaboration plus active. A l'issue de la conversation, il me demande mes tarifs, je lui donne, et il s'exclame de but en blanc, " Vous n'êtes pas assez cher. A ce prix, vous n'êtes pas crédible." Fort de son conseil, j'ai augmenté tous mes tarifs de 25% et je dois dire que cela nous a bien aidé à gagner en crédibilité pour les années suivantes auprès de notre clientèle.

 Mais c'était une autre vie, celle de l'argent facile, des filles, de la drogue, du Champagne qui coulait à flot, et du Cheval Blanc qui courait au galop. Maintenant les choses ont un peu évolué pour moi. Et je pense qu'au rythme où vont les choses , je vais même devenir le champion toutes catégories de la décroissance (forcée). Quand je pense que j'ai fait des trucs insensés pour payer moins d'impôts, comme me marier, ou avoir trois enfants. Alors qu'il me suffisait de devenir vigneron dans le Beaujolais. Parfois, on a la solution en permanence devant les yeux (au milieu de la table) et on ne la voit pas. C'est bizarre la vie quand même.

 De toute façon, il faut sortir de cette logique infernale de l'argent roi, avec lequel on peut tout acheter, avec lequel on peut tout boire, avec lequel on peut tout snifer. Surtout quand je peux plus en profiter.

 Je ne sais plus si c'est le général de Gaulle, ou Mendes France qui a dit "celui qui, à cinquante ans, n'a pas un solex a raté sa vie". En tout cas, c'est un de ces gars là. Un visionnaire, qui comprit bien avant tout le monde qu'une économie basée sur la croissance ne peut pas fonctionner ad vitam eternam dans notre monde fini.


  Souvent, je regarde le soleil tomber et je réfléchis à ça. Je ferme les yeux parce que le soleil me les brulent (les yeux) et je songe à qu'est-ce que c'est que cette société de consommation, comment est-ce que c'est qu'elle peut s'accorder avec la justice sociale, comme Sarkozy qui réfléchit en ce moment, dans la perspective de la prochaine coupe d'Europe, à qu'est-ce que c'est que le football comme valeur, ou qu'est-ce que c'est que la place de nos jeunes dans notre société et en particulier sur un terrain de football, je vous le demande ?


 Et parfois j'en arrive à me dire que celui qui, à soixante-dix ans, n'allume pas son feu avec un silex a raté sa vie. Ah oui, puis celui qui continue à boire du Cheval Blanc plutôt que les vins du Beaujolais aussi.