Le journaliste Jacques Dupont du Point a choisi pour l'édition 2010 de son "spécial vins", de mettre à l'honneur 13 appellations dont, devant la qualité du millésime 2009, l'appellation Beaujolais-Villages. Une dégustation fut organisée par l'interprofession à sa demande au début de l'été. Nous avons présenté notre vin et avons eu la chance que celui-ci plaise à Jacques Dupont. "Minéral, vif, fruité, un peu serré, de la tenue, pas mal, frais, bonne longueur, équilibré." Il lui décerna la note honorable de 15 sur 20 et le plaça en onzième place de son classement sur plus de cent vins dégustés.
La dégustation à l'aveugle terminée, l'identité des bouteilles appréciées est dévoilée. La chance, encore, voulut que le vigneron en charge du service des vins, sommelier de formation, nous connaissait, pour avoir démarré sa conversion à la bio en même temps que nous. Il parla de nous à Jacques Dupont, lui dit que j'étais informaticien avant de devenir vigneron. La singularité de mon parcours intéressa le journaliste, qui exprima le souhait de nous rencontrer. Le soir nous dinions ensemble à la maison.
Nous étions plutôt intimidés ma femme et moi. Jacques Dupont fait partie des quelques dégustateurs dont l'avis compte dans le monde du vin. On se demandait bien ce qu'on allait pouvoir lui raconter. Ne pas commettre d'impair, plaire au critique comme notre vin a pu lui plaire, dans l'espoir qu'il nous accorde une petite place dans son spécial vins. A la sortie de ce numéro, Le Point double ses ventes; plus de 700000 exemplaires tirés (et vendus!). Ça fait quand même un sacré paquet de lecteurs qui s'intéresse aux goûts de Jacques Dupont, donc une vraie opportunité de trouver des clients pour des gens qui comme nous démarrent la vente à la bouteille.
Nous avons trouvé Jacques Dupont très sympathique et plein de simplicité. Lors du repas, il nous raconta quelques anecdotes tirées de ses nombreuses visites dans les vignobles (que je retrouvai pour certaines plus tard dans son livre "Choses bues", lu cet été et dont je recommande au passage la lecture, instructive et plaisante, un peu dans la veine du dictionnaire amoureux du vin de Bernard Pivot, autre ouvrage érudit mais pas prise de tête). Il nous montra sur son ordinateur portable de superbes photos prises par Michel Labelle, le photographe qui vint plus tard faire la photo de Madame et Mezigue illustrant le petit portrait que Jacques Dupont dresse de nous dans le Point. Il nous parla des plats mijotés qu'il aime à préparer pour ses amis, de ses premières expériences de journaliste au sein des radios libres, de mille sujets qui firent de cette soirée un vrai moment de convivialité. Nous goutâmes quelques vins de la maison, un Fleurie 2007 (notre plus ancien millésime!), encore marqué par un passage en fûts neufs dont il ne dit rien (un silence que je ne préfère pas interpréter !), mais aussi mon petit vin nature zéro intrant, zéro sulfite. L'ambiance était bon enfant, j'ai une certaine fierté pour ce vin que je trouve surprenant et je me sentais suffisamment en confiance pour lui faire déguster. Il a goûté, ne l'a pas trouvé désagréable mais n'a pas pour autant sauté au plafond. Je l'interrogeai sur ce qu'il pensait des vins sans souffre, je l'informai de l'intérêt que j'avais pour ces vins, de mes interrogations sur ce type de vinification quand il m'interrompit d'un "ne faîtes pas cette connerie là!". C'est le genre de truc qui vous dégrise aussi sec. Et après, on rame, on rame. On se demande si on n'en a pas trop dit. "C'est pas ce que je voulais dire. Euh, non, je suis ENTIÈREMENT d'accord avec vous. Ça fait des vins déviants. Mais bon, euh...". Et on se dit qu'on a trop parlé. Qu'on a dit la CHOSE qu'il ne fallait pas dire. La soirée continue; l'homme est toujours aussi sympathique, les échanges toujours aussi agréables, mais on ne peut s'empêcher de penser à cet "incident" sur les vins sans soufre. Faut-il que je revienne sur le sujet pour préciser le fond de ma pensée ? " C'est la vinification sans soufre qui m'intéresse. Mais je suis d'accord. Il est INDISPENSABLE de sulfiter à la mise." Et finalement, on préfère éviter de revenir sur le sujet, de peur d'agacer notre hôte par notre insistance. Et on reparle des vignes, du bio (sujet plus consensuel aujourd'hui, bien que notre homme n'en fasse pas une religion), des plats en sauce. Puis vient l'heure de se quitter. De saluer Jacques, en le remerciant de sa visite, de lui dire combien nous serions (sincèrement) heureux de le revoir lors d'un prochain passage dans le vignoble, pour une dégustation de Fleurie, cette fois-ci pourquoi pas. Et les jours passent, et le sentiment de s'être tiré une balle dans le pied en affichant la volonté de faire des vins qui ne sont manifestement pas de ceux que Jacques Dupont a envie de défendre, de promouvoir, parce qu'ils ne sont tout simplement pas à son goût, persiste même s'il s'estompe peu à peu jusqu'au jour où vous recevez un appel du Point vous prévenant qu'un photographe de la maison va venir vous tirer le portrait. Ouf.
Et nous voilà maintenant page 188, Sophie et moi, prenant la pose, sourire aux lèvres, manifestation triomphale de notre bonheur d'être devenus vignerons.
"L'époque où je gagnais de l'argent est révolue" me fait dire Jacques Dupont. (propos que je me souviens lui avoir tenu. Je confirme d'ailleurs pour ceux que l'aventure tenterait, informaticien par les temps qui courent, c'est quand même plus lucratif que vigneron ;-). "Mais j'ai gagné autre chose." "Ma légitimité démarre, je veux la construire." Ça par contre, le souvenir de ce propos est moins présent, mais peut-être l'ai-je tenu. Car, sans coquetterie de ma part, je ne me considère pas plus légitime (je serais tenté d'écrire "bien moins") que tous ces vignerons de Fleurie ou d'ailleurs, qui font du vin depuis des générations et qui n'ont par conséquent pas eu la chance d'être informaticien ou vendeur de lingerie féminine, comme un des autres néos présentés dans le spécial vins de cette année, avant de se lancer dans la vigne et dont finalement le parcours intéressera moins le lecteur du Point. Je m'étonne de l'intérêt que l'on manifeste à chaque fois que j'explique mon changement de trajectoire professionnelle. "Tu as de la chance, tu as réalisé ton rêve." me dit-on souvent. C'est amusant de voir combien on semble parfois m'envier, non pas finalement d'être devenu vigneron (quoique), mais d'avoir eu, à un moment (avancé!) de ma vie, la volonté, le courage (l'inconscience) de tout plaquer pour changer de vie. L'herbe est toujours plus verte ailleurs.... C'est d'autant plus vrai quand on se lance en bio :-) (faut que je fasse gaffe avec les smileys, ça a un côté applause qui me gonfle un peu; vous êtes prêt, c'est à vous de sourire ;-)
Petite anecdote au passage sur l'herbe qui serait plus verte ailleurs. Nous avions été contactés en 2008 par Delarue pour passer dans son émission, tout plaquer pour changer de vie, justement. Autant j'étais super motivé pour recevoir Jacques Dupont à la maison, autant Jean-Luc Delarue, ça me disait moyen. On a donc, malgré plusieurs relances, refusé l'invitation. J'avais pas spécialement envie de me retrouver assis face à lui et ses fiches, coincé entre une ancienne cadre du secteur bancaire qui a décidé de tout plaquer pour changer de vie en ouvrant des chambres d'hôtes dans le Quercy et un ancien postier qui a décidé de tout plaquer pour changer de vie en reprenant un centre de plongée sous-marine en Guadeloupe. " Vous étiez informaticien en région parisienne, et vous avez décidé de tout plaqué pour changer de vie et devenir vigneron dans le Beaujolais, à Fleurie. On regarde le reportage et on vous donne la parole Lilian". Non merci Jean-Luc, ça va aller.
Cela étant, je me souviens de Delarue à ses débuts, de son "ça se discute", où étaient traités des sujets très intéressants et peu abordés parce qu'un peu tabou, comme par exemple celui de la sexualité des jeunes handicapés mentaux, émission qui m'avait interpellé à l'époque sur la "gestion" du handicap mental en France. Après il a un peu dérivé le jeune homme. Comme moi d'ailleurs en ce moment :-) (bien pratique quand même ces smileys).
Jacques Dupont, quant à lui, si je peux me permettre cette analyse, et si je peux me permettre de l'exprimer (je peux me permettre ?), souhaite avant tout aider ceux qui partagent son amour du vin et qui ont décidé de tout plaquer (c'est la dernière fois, après j'arrête) pour devenir vigneron. Il commence d'abord par déguster les vins. Puis rencontrer les vignerons qui ont fait ceux qu'il a appréciés. Puis éventuellement donner un coup de pouce aux vignerons "débutants" dont il juge digne d'intérêt le travail, le projet et la personnalité. Un petit côté Robin des Bois des vignes (j'avais osé la plaisanterie lors de notre rencontre). On ne peut (moi le premier!) que l'en remercier, quand certains de ces confrères préfèrent enfoncer des portes ouvertes.
Ceci dit, il faut avouer que j'adore mon Beaujolais-Villages, que je suis très heureux mais pas plus étonné que ça qu'il ait plu à Jacques Dupont. (Par contre très déçu qu'il n'ait pas plu aux dégustateurs de "Bourgogne aujourd'hui" à qui je l'avais également présenté ;-) (vraiment pas mal du tout ces smileys). Mais que je dois reconnaître dans le même temps que je suis bien incapable de dire quelles actions j'ai faîtes ( ou que je n'ai pas faîtes !) pour arriver à ce résultat ! Certes, j'ai mené la fermentation avec grand soin. Certes le raisin vinifié était d'une qualité irréprochable. Mais en quoi cela diffère de ce qu'ont pu faire mes collègues vignerons du Beaujolais ? L'état sanitaire de la vendange était exceptionnel partout en 2009. Notre vinification semi-carbonique grappes entières est des plus classiques (fermentation traditionnelle beaujolaise). Alors pourquoi mon vin plus qu'un autre ? Est-ce du à l'élevage en foudre ? à l'hygrométrie de la cave d'élevage ? A ce fameux terroir, dont tout le monde se gargarise mais dont on éprouve toutes les peines du monde à donner une définition précise ? Au fait que je sois en bio et que le vin a été élaboré à partir de levures indigènes ? Je n'en sais absolument rien. Il serait prétentieux de me part d'affirmer le contraire. Et je ne peux alors m'empêcher de penser à tous ces vignerons du Beaujolais qui traversent une période difficile et qui peuvent s'interroger sur la légitimité de l'informaticien au chapeau de paille qui sourit au milieu des notes de dégustation des Beaujolais-villages choisis par le très influent Jacques Dupont.
Mais que cela ne vous empêche pas d'acheter mon village ! Jacques Dupont l'a trouvé bon. Et on peut lui faire confiance :-)

Enfin un Lilian qui parle de ses vins! Bravo!
RépondreSupprimerIsabelle
avec la monté de tes ventes en flèche après cela, je vais pouvoir te préparer ta commande de Lisson, je le sens;-)
RépondreSupprimerMoi, j'aime bien les smileys "clin d’œil" - cela fait parfois mieux passer l'ironie, qui me guette, mais pas là, je sais, que ta commande était firme et que c'est moi, qui traine de faire le voyage de 15 km, pour l'expédition - on devient casernier, quand on vit dans les bois... non, vaut mieux dire, on "regroupe les envoies, pour sauvegarder la couche d'ozone en économisant sur ses émissions de CO2:-)!
et j'imagine bien le sentiment, en recevant ce Monsieur, j'avais vécu cela il y a longtemps, quand un copain m'a fait croire d'être venu accompagné de MB et j'ai marché dans la blague en toute sincérité;-).
Lilian, cette expérience (qu'ils constatent que tu leur fais la pige chez Jacques Dupont) peut être un brin traumatisante pour ces vignerons dont tu parles et qui profitent d'un héritage durement acquis, mais si elle peut en amener quelques-uns à repenser une manière de travailler qui a vécu et sur laquelle ils n'ont jamais réellement posé un regard critique, ça vaut le coup. Les plus humbles seront aussi les plus réactifs pour se remettre en question et aller à leur tour explorer des voies plus naturelles. Bravo, en espérant un jour avoir l'occasion de déguster tes vins.
RépondreSupprimerEn tous cas je trouve que ta description de l'angoisse du vigneron recevant un journaliste de renom est bien rendue. Et tout cela donne au final envie de connaitre tes vins.
RépondreSupprimerPour revenir à tes mésaventures dans les vignes bio avec le contrôleur, cela m'a rappelé qu'avant de démarrer notre projet en 2001, nous avions vendu notre raisin à la coopérative. A cette époque ils avaient mis en place un système de contrôle des vignes très similaire au tien. Le désopilant de l'affaire c'est que nous n'avions pas le droit d'être présent pendant les visites. Évidemment notre vigne avait était déclassée en moins que rien pour "herbage". Quand nous avons fait notre premier vin cette parcelle c'est avérée la plus qualitative et composa notre cuvée top. Un peu plus tard la coopé en question fit faillite.
Eric Monné, vigneron bio en Roussillon.
C'est sans doute très facile d'écrire ça depuis son clavier, sans avoir la pression d'un vin à vendre, mais je suis un peu surpris de ta (je ne sais pas pourquoi le tutoiement me vient naturellement :)) réaction suite au commentaire de Dupont sur les vins sans soufre.
RépondreSupprimerJe me dis que si j'étais convaincu par l'intérêt de la démarche, j'aurais plutôt été tenté de lui demander "pourquoi". Pourquoi serait-ce une connerie ? Non ?
Bonjour,
RépondreSupprimerA mon avis tu sais parfaitement, aussi informaticien sois-tu, pourquoi ton vin avait retenu l'attention plutôt que tant d'autres...le travail à la vigne toute l'année, la rigueur et l'attention que tu semble porter à ta vigne, le fait que tu ne sois "pas suffisament" pollué par toutes les croyances solidement ancrées, fait que le jus que tu récolte porte en lui les clés de ce succès de dégustation. La maturation du raisin n'est pas un vain mot et elle est essentielle. On cause énormément du travail en cave, je sais, et je en connais rien au travail de la vigne, je sais aussi. Mais c'est quand même mon avis.