mardi 31 janvier 2012

Les vieilles vignes

 Il a neigé cette nuit. Les vignerons ont déserté leurs vignes et les opérations de taille reprendront avec le dégel. Je devais quant à moi terminer aujourd'hui la taille d'une très vieille vigne de Beaujolais-Villages, cela est donc partie remise.

 D'après le Casier Viticole Informatisé, cette vigne a été plantée en 1950, mais il y a fort à parier que la date réelle de sa plantation soit antérieure à cela. Le Casier Viticole Informatisé, le CVI, dont la gestion est assurée par les Douanes, consigne toutes les données parcellaires des domaines viticoles français ; superficie des parcelles par appellation, année de plantation, cépage, clone et porte-greffe, densité de plantation. Les données qui y figurent ne sont pas toujours fiables. Notamment ce qui concerne les vieilles vignes, celles plantées avant 1950, année où, d'après ce que m'a dit un voisin, a commencé le suivi administratif  régulier des parcelles.

 Outre cette vigne de Beaujolais-Villages, j'ai également une vieille vigne de Moulin-à-Vent et une autre de Fleurie qui auraient aussi été plantées au regard de cet état-civil en 1950. Un ancien du village, âgé de 85 ans aujourd'hui, m'a dit pourtant avoir vendangé cette parcelle de Fleurie, dans les années 30 et qu'il la considérait déjà dans son souvenir d'enfant comme une vieille vigne.

 Cette parcelle est magnifique. Lorsqu'on la regarde de loin, les bras démesurément longs des gobelets  que forment les vieux ceps, enchevêtrés les uns dans les autres ne permettent plus de distinguer le parfait alignement des rangs, pourtant scrupuleusement réalisé par les mains du vigneron en charge de leur plantation, à la toute fin du 19ième siècle ou au début du 20ième.


 Lorsque je travaille dans ces vieilles vignes, je pense parfois à ceux qui avant moi en ont foulé le sol, aux longues heures passées par ces hommes et ces femmes à cultiver la vigne, aux journées innombrables de travail exécutées année après année dans le froid de l'hiver et sous le soleil brûlant de l'été, pour que ces vignes aujourd'hui centenaires parviennent jusqu'à nous et continuent de donner des raisins qu'il me revient désormais de récolter et de transformer en vin.

 Quand on cultive ces très vieilles vignes, on se sent  un peu dépositaire de la mémoire des paysans qui avant nous les ont cultivées. Un lien se créé avec eux, bien que nous ne les avons pas connus, bien qu'ils sont morts pour la plupart, bien que les os de certains d'entre eux sont devenus poussière depuis longtemps.

 La culture des plantes pérennes, à l'exceptionnelle longévité comme la vigne, aide à renouer avec ce sentiment que nous appartenons à une aventure humaine qui nous dépasse, qui a commencé avant nous et qui se perpétuera après nous, une longue chaîne qui se déploie à travers les générations dont nous ne sommes qu'un maillon.

 Notre civilisation moderne a tendance à nous faire oublier le caractère intergénérationnel de nos histoires respectives. Nous ne travaillons plus en famille, plus entre voisins. Nous ne cherchons plus à profiter de l'expérience des anciens, tout change si vite, tout évolue si rapidement qu'elle ne nous servirait plus à grand-chose, nous avons même fini par fabriquer des machines à l'obsolescence programmée. Nous travaillons dans des environnements sans cesse renouvelés, nous devons nous former aux nouvelles technologies tout au long de nos parcours professionnels et les entreprises exigent désormais de leurs salariés une grande "mobilité" pour parachever le déracinement de chacun d'entre nous à son "terroir".

 Prisonniers de nos vies trépidantes où tout va si vite, et où tout s'accélère encore, nous finissons par oublier qu'il y a eu un avant et qu'il y aura un après, tant le présent lui-même a du mal à exister. Le "succès" des maisons de retraite où de plus en plus de nos aïeux terminent leur vie n'est-il pas lié à cette difficulté que nous avons à nous inscrire dans une histoire avec un début et une fin ? Nous finissons par perdre jusqu'à la mémoire de nos origines, de notre filiation et de ce que nous lui devons, privant de notre affection au crépuscule de leur vie ceux qui nous ont mis au monde et nous ont aidé à devenir ce que nous sommes devenus, acceptant implicitement par là que le même sort nous soit réservé  notre heure venue. Comme si  étrangers à nous-mêmes et amnésiques de nos origines, nous nous étions résignés à n'être que des machines à produire et à consommer, des machines à l'obsolescence programmée, que l'on met au rancart lorsqu'elles deviennent inutiles à la bonne marche de la mécanique de notre société.

 Ça vaut pour les vignes d'ailleurs !  Plus une appellation est florissante, plus on se permet de revoir à la hausse les rendements autorisés à l'hectare, plus on arrache les vieilles vignes pour les remplacer par de jeunes vignes plus productives. Un client, grand amateur de vin, me disait il y a peu que l'âge moyen des vignes dans le Champenois est actuellement de 17 ans. Je n'ai pas trouvé comment vérifier cette information, mais il ne m'étonnerait pas plus que ça qu'elle soit juste, devant le succès mondial que rencontrent les vins de Champagne. Ceux d'ailleurs qui ne savent pas où placer leur argent devant la crise financière que nous traversons peuvent toujours l'investir dans les maisons de retraite ou dans l'acquisition de vignes en Champagne, je ne pense pas à l'heure actuelle qu'il y ait placement plus sûr !

  Lorsqu'on convertit un vignoble à la bio, comme je suis en train de le faire, c'est une chance sous certains aspects de posséder de vieilles vignes, mais c'est aussi une terrible contrainte. La vigne est comme l'homme. Au début, il faut prendre soin de la protéger pour qu'elle se développe correctement. Un stress hydrique important, une concurrence forte de l'herbe, ou encore le choc de la charrue  peuvent lui être fatale. Elle réclame donc toute l'attention du vigneron.

 Mais une fois cette étape délicate passée, une fois son système racinaire bien ancré dans le sol et son tronc correctement développé, elle sera prête à exprimer toute la vigueur de sa jeunesse et donner au vigneron, en retour de ses soins,  des fruits en quantité importante et pour de nombreuses années. Mais comme l'enfant, pourtant débordant d'énergie et incapable de se déplacer d'un point à un autre autrement qu'en courant, elle sera sensible aux maladies plus que ne peut l'être une vieille vigne, qui a su se construire au fil des ans un système immunitaire lui permettant de mieux résister aux attaques des pathogènes, comme chacun de nous a pu le faire, en répondant avec une efficacité grandissante aux assauts répétés des épidémies de maladies infantiles qui continuaient de nous affecter chaque année, mais avec de moins en moins de virulence à mesure que nous grandissions. Si cette comparaison entre l'homme et la vigne du principe d'une construction progressive d'un système immunitaire peut être débattue, il reste une autre explication de cette meilleure résistance des vieilles vignes aux maladies, dont la logique ne semble pas pouvoir être discutée, et qui ne s'oppose pas à la première. Cela est simplement du à la baisse de vigueur de la vigne avec les années, qui se traduit certes par un nombre de fruits moins conséquents portés par le cep, mais aussi un feuillage moins abondant. Mes plus jeunes vignes seraient capables de produire des sarments longs de trois mètres sur un seul cycle végétatif si je ne les cisaillais pas, quand la pousse des sarments de mes vieilles vignes ne dépasse pas le mètre sur la même période. Ceci présente deux avantages pour mes vieilles vignes. Elle permet de limiter, voire d'éliminer le travail de liage des vignes, de rognages et autres effeuillages, obligatoires sur les jeunes ceps si je veux que mes vendangeurs puissent pénétrer dans les rangs au moment des vendanges ! Ces opérations, consommatrices de temps d'une part, peuvent être vues d'autre part comme traumatisantes pour la plante. Elles laissent des plaies à la végétation qui sont des portes d'entrée pour les pathogènes. L'autre conséquence importante de cette vigueur accrue des jeunes vignes, c'est qu'elle nécessite des traitements plus réguliers pour protéger les jeunes feuilles qui se développent tout au long du printemps et au début de l'été. Or, on connait l'impact négatif du cuivre sur la vie des sols. C'est donc un autre avantage en faveur des vieilles vignes que de pouvoir limiter les quantités apportées à la vigne du fait de cette moindre vigueur.

 C'est d'ailleurs là que tout se joue en viticulture biologique, la gestion de la vigueur de la plante. Trop de vigueur, et la vigne nécessite de longues heures de travail, davantage de traitements et de produits phytosanitaires, tout en restant dangereusement exposée aux aléas climatiques, de part l'efficacité relative des produits utilisables en agriculture bio. Pas assez, et elle ne produit plus les raisins nécessaires à la survie économique du domaine, quand elle ne déploie plus pour elle-même l'énergie suffisante à lutter contre les agressions des charrues qui sectionnent ses racines, contre la concurrence hydrique et azotée de l'herbe, qui finissent par entraîner son dépérissement.

 Et c'est là que la partie est la plus difficile à jouer pour mes vieilles vignes, qui, si elles résistent mieux aux ennemis invisibles que sont les pathogènes de la vigne comme le mildiou ou l’oïdium, ont par contre un système racinaire fragile, mis à mal par mes trois dernières années de labour et qu'elles semblent avoir bien du mal à régénérer. Car contrairement à ce qu'on peut lire souvent, la vigne construit principalement son système racinaire à la surface du sol, là où il est le plus riche, là où de part l'apport répété des fumures la plante trouve les éléments nutritifs dont elle a besoin pour son développement. C'est d'autant plus vrai sur les sols hydromorphes, mal drainés, les bas de coteau,  où les vignes ont eu du mal à créer un système racinaire plongeant. Voici une photo qui illustre bien cela. C'est un cep mort que j'ai arraché dans une de mes vignes où on voit que les racines se sont développées principalement à l'horizontale.  C'est d'autant plus vrai dans les vignes désherbées chimiquement depuis longtemps, où l'absence de labour n'a pas incité la vigne à développer ses racines en profondeur. 




 Tout l'enjeu pour moi va maintenant consister à aider mes vieilles vignes à franchir ce cap difficile, en limitant les labours trop profonds, en utilisant plus volontiers la pioche que le tracteur pour les libérer de l'herbe qui envahit leurs pieds, en leur apportant un peu de fumure organique, en les taillant de telle façon qu'elles soient le moins blessées par les pièces de mes charrues. Si donc elles requièrent moins de temps de travail pour ce que l'on appelle les travaux d'été, elles mobilisent toute mon attention par ailleurs. Et c'est cela que je trouve particulièrement intéressant en viticulture biologique, c'est que c'est l'homme qui est obligé d'adapter ses pratiques aux exigences et à la configuration de chacune de ses parcelles, et non l'inverse !

 J'avais envoyé un mail à quelques amis vignerons bios il y a deux ans afin de bénéficier de leurs conseils à propos des travaux d'automne. Fallait il labourer ou non avant la taille ? Et quel genre de labour, griffage, buttage, décavaillonnage ? J'avais été surpris par la diversité des conseils apportés.  Mais chemin faisant, j'ai fini par comprendre ce que je viens de dire, qu'il n'y a pas une recette miracle, applicable partout, où l'homme dans sa toute puissance contraindrait uniformément la nature à son projet, contrairement à ce que les chercheurs de l'INRA et des laboratoires privés, relayés sur le terrain par les techniciens des chambres d'agriculture et les marchands de produits ont voulu faire croire aux agriculteurs pendant presque cinquante ans, avec les conséquences écologiques désastreuses que l'on connait aujourd'hui. Comment alors ne pas être sceptique vis à vis de la Science, sans compter les ravages dont elle peut être responsable sur le plan social ? L'innovation que n'ont de cesse, pourtant, d'appeler de leurs vœux nos politiques parce qu'elle serait le moteur premier de la croissance ne concourt pas obligatoirement au bonheur de l'humanité. J'ai lu récemment un article du prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz sur la mesure d'un autre PIB, le Produit Intérieur Bonheur qui démontre qu'il serait hasardeux de corréler sa progression à celui de l'évolution du Produit Intérieur Brut des nations. Je ne rejette pas pour autant la science en bloc, ce sont les principes qui la régissent que je dénonce, l'aveuglement dont font preuve certains scientifiques dans le refus qu'ils manifestent à porter un regard critique sur les ravages que pourraient engendrer les éventuels usages de leur recherche dans l'espace industriel, au sein de nos sociétés libérales où l'argent est roi et où le principe de précaution finit toujours par céder devant les intérêts économiques et la pression des lobbies. A ce titre, je suis effaré de voir combien petit à petit notre système éducatif qui vise à produire avant tout des experts en tout genre - même la compétence de médecin généraliste est devenue une spécialisation - , se préoccupe de moins en moins de nourrir aux Humanités nos futures élites scientifiques, en faisant par exemple de l'histoire une discipline facultative pour les élèves de terminale scientifique. Je trouve tout autant regrettable que l'histoire des sciences ne soit pas obligatoire pour tous les étudiants des cursus scientifiques. On apprend autant des échecs d'une discipline, de ses impasses temporaires, des facultés particulières de jugement et d'analyse dont les scientifiques ont du faire preuve pour sortir de ces impasses, des usages passés de cette science en mouvement, que de l'apprentissage stricto sensu d'une discipline dans l'état de connaissance où elle se trouve. Je ne suis donc pas réactionnaire, je ne critique pas la science en elle-même, je ne conteste pas les progrès dont elle est somme toute capable et dont les hommes ont bénéficié au cours de leur histoire. Comme disent les Fatals Picards, j'aimerais pas être déjà mort, ou alors y'a pas longtemps.

 Je suis  même d'accord pour dire que l’œnologie aide les vignerons à progresser. Grâce à elle, les vins n'ont-ils d'ailleurs jamais été aussi bons qu'aujourd'hui ? La preuve, on en boit de moins en moins !  :-) Mais on en reparlera bientôt, cochon qui s'en dédit ! :-)