Mon dernier post a du faire grincer quelques dents. Le vigneron Hervé Bizeul dont j'apprécie la liberté de ton, a bien résumé sur le forum La Passion du Vin ce que certains ont du éprouver à me lire ; " De débiner sa propre région, photos à l'appui, comme si tout le Beaujolais était comme ça est franchement maladroit. Cela ne résout pas le problème, ne fait pas avancer la cause, sort le problème
de son contexte historique et économique". Et Hervé Bizeul de préciser que le vignoble du Beaujolais, de part sa très forte densité de plantation et 50 % de vignes en pente est une "horreur à cultiver", sans doute l'un des vignobles les plus difficiles au monde à gérer en bio, que si par conséquent il est difficile d'approuver l'utilisation des désherbants, on peut comprendre que des vignerons sans capitaux extérieurs, sans autre activité, en grande difficulté financière devant les cours du vrac, puissent y avoir recours.
Resituer les choses dans leur contexte n'est jamais inutile, je remercie Hervé de m'avoir donné l'occasion de le faire ici, à travers ses paroles.
Il n'en reste pas moins que l'usage des produits de synthèse pose souci et que la qualité de l'eau devient un enjeu national. Administrateur depuis peu d'une association de producteurs bios, je mesure combien il est difficile aujourd'hui pour les associations, crise oblige, d'obtenir les subventions nécessaires à leur fonctionnement, quand bien même il s'agit d'associations œuvrant au développement de la bio et contribuant à atteindre les objectifs fixés par le Grenelle de l'environnement. Si les pouvoirs publics deviennent de plus en plus avares de leur argent, ce qui peut être considéré comme une bonne chose puisqu'il s'agit de l'argent des contribuables, l’État n'en affiche pas moins un volontarisme fort lorsqu'il s'agit de soutenir des projets visant à améliorer la qualité de l'eau, volontarisme qui traduit l'urgence de la situation. Je précise que le Beaujolais n'est pas la seule région victime des pollutions phytos. Nous consommons de moins en moins d'eau en
France, et l'eau coute de plus en plus cher, il serait temps que l'on
s'interroge là dessus, comme ai-je pu l'écrire en réponse à Hervé sur La Passion du Vin.
Comparaison n'est pas raison, mais regardons ce qui se passe aux Antilles. Depuis 1993, la Chlordécone
a été interdite dans la culture de la banane, devant les dangers que présente ce pesticide pour la santé humaine. Vingt ans après son interdiction, nous
devons faire le triste constat que les répercussions de son usage débutent à peine, tant la rémanence de ce produit dans le temps est forte. Au delà des conséquences sur
l'environnement et la santé des populations, avec une surmortalité par cancer de la prostate, c'est toute l'activité économique du pays qui est touchée aujourd'hui,
notamment ses activités de pêche en mer, où les zones d'interdictions de pêche côtière voient leur périmètre croitre année après année... Qui nous dit que
nous ne connaitrons pas demain le même genre de problèmes en métropole, qui nous dit que nous ne sommes pas en présence des mêmes bombes à
retardement ?
Alors, oui les vignes du Beaujolais sont compliquées à cultiver,
oui le contexte économique est particulièrement difficile, oui on ne
tire pas sur une ambulance.
Mais devons nous toujours courber l'échine
devant l'Impératif économique et accepter qu'il prime sur la sécurité
des populations, c'est à dire sur notre sécurité ?
Voilà cinq ans maintenant que je vis dans le Beaujolais et voilà cinq
ans que j'assiste année après année, au début du printemps, à ce triste spectacle,
où en l'espace de quelques jours, le sol d'une large partie des vignes
passe du vert à l'orange. Puis-je utiliser mon blog pour exprimer cette lassitude que j'éprouve à constater que rien ne change ou si peu ? Ou dois-je continuer à passer sous silence cet immobilisme qui se traduit par une pollution accrue des nappes du Beaujolais, et ne parler ici que des coccinelles et des petits oiseaux que je vois dans mes vignes ?
Ainsi, si 50% du vignoble est en pente et est difficile à labourer,
cela veut dire qu'il reste 50% qui pourrait l'être. Ainsi, s'il est vrai que certains vignerons sont pris à la gorge par leurs
créanciers et sont prisonniers de leur modèle économique, d'autres vivent dignement de leur activité, investissent, croient en leur avenir; Et parmi ces derniers, j'en connais qui seraient en mesure d'abandonner les désherbants pour se remettre à labourer tout ou partie de leurs vignes, même si je veux bien concéder qu'ils ne représentent pas la majorité.
Notre vignoble est un petit vignoble, difficile à travailler, dont le succès planétaire du Beaujolais Nouveau s'est depuis retourné contre lui comme un boomerang, et cette mauvaise image continue de nous coller à la peau. Il n'en reste pas moins que notre vignoble a beaucoup d'atouts, des paysages exceptionnels aux allures de Toscane, une architecture locale splendide qui témoigne de la richesse passée du vignoble, une réputation d'accueil qui n'est pas usurpée.
Enfin, et ce n'est pas le moindre, nos vins plein de fruits, sont naturellement faibles en alcool et faciles à boire, ce qui semble correspondre aux attentes des consommateurs d'aujourd'hui.
Certes, ils n'ont pas la réputation de ceux de nos voisins bourguignons. Et il est plus facile de supporter les surcouts liés aux labours quand on commercialise ses vins sur les marchés haut de gamme. Certes, le négoce en Beaujolais est fort, très fort, avec 85 % des vins vendus par son intermédiaire, et les prix de vente public qu'il pratique sont bas, trop bas, dépassant péniblement les douze euros pour le très haut de gamme, ce qui ne leur permet pas de rémunérer convenablement leurs fournisseurs que sont les vignerons et les inciter ainsi à faire évoluer leurs façons culturales vers des pratiques plus respectueuses de l'environnement.
Les terroirs du Beaujolais ne sont pas les terroirs de Bourgogne,me direz vous, et les prix de nos vins ne peuvent être alignés sur ceux de nos voisins. Il en est qui naissent grands et d'autres qui conquièrent leurs
grandeurs, écrivait Shakespeare. Et si la réputation de notre vignoble
n'égale pas celle du vignoble bourguignon, si nos terroirs ne jouissent pas de la même réputation d'excellence, certains vignerons du
Beaujolais ont su conquérir la grandeur que leur terre d'origine ne leur permettait pas à priori d'espérer.
Comment ? En refusant très tôt de céder aux sirènes de la chimie pour revenir aux pratiques anciennes et en se libérant du giron protecteur
mais ô combien étouffant du négoce local. Leurs bouteilles sont aujourd'hui à la carte des plus grands restaurants du monde, aux côtés de celles de nos voisins bourguignons. Leur exemple
devrait être un phare pour tout le vignoble, plutôt que de continuer d'année en année à nous enfermer dans la routine, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, alors que la réalité est toute autre, des vignes qui partent en friche, des vignerons qui se trouvent sans repreneur avec neuf départs pour une installation, mais peut-être que là aussi c'est un sujet tabou qu'il serait préférable de ne pas aborder pour l'image du Beaujolais ? Crevons à petit feu, mais faisons croire que cela se passe dans la joie et la bonne humeur.
Il nous faut regarder la réalité en face; nous avons beaucoup d'atouts, comme j'ai pu le dire précédemment, mais il faut redresser notre image, redorer notre blason, et je crois dur comme fer que la bio est une véritable opportunité pour cela. Je ne connais pas un consommateur de Beaujolais nouveau qui ne boirait de Beaujolais nouveau bio, j'en connais surtout qui refusent désormais de boire du Beaujolais nouveau au prétexte que "le Beaujolais nouveau c'est dégueulasse", mais qui seraient sans doute prêts à en boire de nouveau si celui était bio. L'ère des biocons est révolue, les plus grands domaines du monde ont fait leur coming out, en avouant qu'ils étaient bio depuis belle lurette; Cultiver ses vignes en bio est considéré aujourd'hui comme un signe de qualité par l'amateur de vin, personne ne peut le nier. Sans compter l'impact positif vis à vis de nos visiteurs, combien de
jeunes clients de passage au domaine m'ont dit avoir été surpris par les
sols lunaires des vignes de la région. A vignes sales, vignes sales et
demi, les temps changent et nos consommateurs aussi, il serait temps de
s'en rendre compte. Faisons notre révolution copernicienne et les consommateurs se remettront à boire nos vins. Bio et local, c'est l'idéal, tout le monde a entendu ce slogan; Lyon est la troisième ville de France, au Beaujolais d'y regagner les parts de marché qu'il y a perdu et de redevenir le troisième fleuve de la capitale des Gaulles.
Ainsi, si j'ai publié ces photos de vignes désherbées chimiquement sur mon
blog, ce n'est pas pour opposer un peu plus les agriculteurs bios aux
agriculteurs conventionnels travaillant sur les mêmes territoires, (c'est une autre des joyeuses conséquences
que nous ont amené les progrès de la science ), mais pour sensibiliser, s'il le fallait encore, les viticulteurs qui me lisent aux problèmes qu'engendre l'usage des produits phytos pour nos nappes phréatiques. Si un seul d'entre eux, un seul d'entre vous, aura prêté une oreille attentive à ce que j'ai écrit dans mon précèdent post ou à ce que je viens d'écrire, j'en serais très heureux et mon blog aura servi à quelque chose.
Le blog de Lilian Bauchet
Les Bachelards - 69820 Fleurie
mardi 7 mai 2013
vendredi 3 mai 2013
Le vin est la plus hygiènique des boissons ou la prémonition de Pasteur
"Mais qu'est-ce qu'il a ce con à critiquer la science comme ça en permanence ?" vous devez vous dire à la lecture de ce blog. "Et critiquer LA science, cela ne veut rien dire, le champ d'exploration de la science est si vaste, les disciplines si nombreuses et parfois contradictoires entre elles, écrire je déteste la science et les chercheurs, c'est puéril, voire ça relève de la pathologie, c'est comme si on écrivait "je déteste les sportifs", ça ne veut rien dire !"
Vous avez raison. A l'exception des footballeurs bien sûr.
Mais alors, pourquoi tant de haine vis à vis de la communauté scientifique ? Ai-je mis les doigts dans une prise quand je me promenais encore à quatre pattes ? Ou avalé une berlingo d'eau de javel ? Ai-je subi des attouchements de la part d'un de mes profs de maths ?
Rien de tout ça cher lecteur. .D'ailleurs, j'étais à l'école publique.
Alors pourquoi cette haine vis à vis de la communauté scientifique ? Hein, why ?
Nulle haine, en fait, juste de la colère de vivre en ce moment avec ça sous les yeux :
Des vignes désherbées chimiquement, dont le sol passe du vert à l'orange en l'espace d'une semaine, quand les vignes ne sont pas toute l'année comme plantées sur un sol en béton, pour ceux qui achètent le round up à la citerne.
Alors à qui la faute d'après vous ? Aux vilains viticulteurs, aux scientifiques qui ont inventé l'agent orange , ou encore à ces salauds de marchands de produits ? Aux trois, me direz vous, mais qui a tiré le premier ?
![]() | ||
| Oh, qu'on t-il fait à mon beau sapin, roi des forêts ? |
Autre conséquence néfaste de l'emploi des désherbants, comme on peut le voir sur cette photo d'un pied de vigne arraché.
L'arrêt des labours et l'absence de concurrence totale de l'herbe a entrainé le développement du système racinaire de la vigne vers le haut et non vers les profondeurs de son terroir ! Rien de plus naturel pour elle que de remonter là où sont épandus les engrais... Mais lorsqu'on se remet à labourer ses sols, je vous laisse imaginer les dégâts que cela provoque et le nombre d'années qu'il faut à la vigne pour se remettre de ce traumatisme et recréer son système racinaire. Quand elle le peut.
Revenons maintenant à mon dernier petit délire, dans mon post précèdent, sur les oiseaux qui font cui-cui, les insectes vroum vroum, le souffle du vent dans les arbres, le vigneron, auréolé d'une couronne de fleurs des champs, évoluant au milieu d'un immense bac à sable, y faisant de jolis pâtés avec sa pioche, youkaïdi youkaïda.
Le bien-être au travail est un sujet plutôt tendance. Open space ou bureau cloisonné ? Stage de paint-ball pour la cohésion de l'équipe ou week-end à la Baule ? Encore faut-il avoir un boulot me direz-vous, c'est vrai que par les temps qui courent, il serait bien aussi de réfléchir au bien-être au chômage.
Mais quid du bien-être de ceux qui travaillent dans un très très grand open space, le plus grand d'entre eux, la Nature ?
Je viens d'achever le piochage d'une de mes parcelles de Moulin-à-Vent et ça donne ça :
Les vignes du Beaujolais ressemblaient toutes à ça, avant les désherbants. Labour, piochage, éreintant, mais très bon pour la ligne. Ne croyez vous pas que ceux qui bossaient dans ces vignes ne se sentaient pas un peu plus "en vie" que ceux qui bossent aujourd'hui dans ces vignes au sol décharné ? combien d'amis vignerons passés du conventionnel à la bio m'ont dit avoir retrouvé du plaisir à aller bosser dans leurs vignes. Et combien feraient le chemin inverse ? Aucun.
Bien sûr, c'est plus de boulot. Bien sûr, cela a un coût. Cela intéresse d'ailleurs nos politiques. L'agriculture biologique nécessite plus de main d’œuvre et est donc bonne pour l'emploi. Les cotisations patronales des saisonniers vont d'ailleurs augmenter. Cela devrait aider ceux qui hésitaient encore à utiliser la machine à vendanger à faire leur choix, mais passons.
En attendant, 48 des 51 points de captage d'eau du Beaujolais sont victimes de pollutions phytos. Et avec les trombes d'eau qui se sont abattues sur le vignoble ces derniers jours et qui ont du largement lessiver les herbicides épandus, la qualité de nos nappes n'a pas du s'améliorer. Dans le pire des cas, on pourra toujours relever les seuils de potabilité de l'eau, comme l'a fait récemment le préfet de la Seine-Maritime. Ou encore boire du vin, qui, à ce rythme, va bientôt redevenir la plus hygiènique des boissons. Du vin bio, bien sûr.
Alors oui, les scientifiques me gonflent, ils devraient sortir un peu de leurs labos et venir voir dans les vignes les dégâts qu'ont générés les recherches de leurs prédécesseurs, ça les aiderait à réfléchir. Quand je vois, à la lecture de la note d’orientation de la recherche, de l’expérimentation et du développement du Comité Scientifique et Technique de la filière vitivinicole, pour la période 2014-2020, ce qui se profile sur les vignes OGM, je crains malheureusement que nos chercheurs continuent à être mus d'avantage par leur curiosité intellectuelle que par l’intérêt général; Car quels sont les viticulteurs qui, aujourd'hui, souhaitent planter des vignes OGM ? Je serais curieux de voir un sondage sur le sujet. Surtout que les suisses viennent de développer un nouveau cépage résistant aux principaux pathogènes de la vigne à partir de techniques d'hybridation parfaitement naturelles, prouvant qu'il existe des alternatives efficaces aux OGM et dont l'état de recherche est bien plus avancé . Mais bien sûr, ce cépage sera interdit en France et ne franchira pas la barrière des Alpes comme le nuage de Terchnobyl, tant que nos chercheurs continueront à faire mumuse avec les OGM. Vive la France et sa grande tradition de recherche fondamentale ! En attendant, moi, je retourne dans les vignes. Mais que je croise pas un chimiste, sinon je lui explose la tronche à coup de pioche. Non mais.
mercredi 1 mai 2013
lorsque le mastic d'un béton bitumineux Cv passe de 0,53 à 0,26, l’orniérage, toutes choses égales par ailleurs, du béton bitumineux augmente de 72%.
En 2010, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux économistes américains de renom, publièrent des travaux avançant qu'un taux d'endettement supérieur à 90 % du PIB obérait fortement toute perspective de croissance économique. Cette idée fit flores auprès des défenseurs de l'austérité budgétaire, et a contribué à la mise en place des politiques de rigueur actuelles.
Mais des chercheurs d'une université américaine voisine viennent de remettre en cause la validité de cette thèse, révélant que suite à un mauvais usage du tableur Excel, une erreur de calcul avait été faite par ses auteurs.
Ce n’est pas la première fois cette année que des calculs servant à établir des prévisions économiques sont remis en cause. En janvier dernier, deux économistes du FMI faisaient le constat suivant : les effets négatifs de l’austérité en Europe ont été sous-estimés. La faute aux chiffres, ou plutôt à un mauvais choix de chiffre, pour tenter d’évaluer l’impact de ces politiques.
C’est un fait, que ces deux affaires viennent illustrer : la science économique aujourd’hui se nourrit abondamment de mathématiques. Mais les économistes savent-ils compter ?
C’est à cette question que le journaliste Hervé Gardette se proposa de répondre il y a quelques jours, dans son émission de radio, "Du grain à moudre", en compagnie d'un panel d'économistes français.
J'ai écouté cette émission, alors que je travaillai dans mes vignes et un passage retint particulièrement mon attention; celui où les intervenants s'interrogèrent sur les raisons de l'inflation récente de l'usage des mathématiques au sein de leur discipline. Un d'eux interpréta cette recrudescence comme une volonté d'accroitre la légitimité de la science économique; le caractère formel des mathématiques permet à la science économique, à travers leur usage, de migrer du statut de science sociale, vers celui de science dure; les thèses développées par les économistes sont érigées sous forme de théorèmes, les rendant moins perméables à la critique et moins sujettes à interprétation. Les mathématiques deviennent une béquille précieuse pour les économistes dans leur tentative d'objectivation des thèses qu'ils défendent.
A l'écoute de cette émission, je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec d'autres sciences qui me concernent plus directement; celles en rapport avec l'univers de la vigne et du vin. En agronomie ou encore en œnologie, il est devenu opportun pour nos chercheurs d’étayer leurs travaux de graphes et d'équations en tout genre afin de légitimer au mieux l'intérêt supérieur de leur recherche.
On peut par exemple accéder à un synthèse des travaux réalisés sur les vins de Champagne, dans le dernier numéro de la revue des œnologues, où on découvre que " pour qu'une bulle de gaz carbonique puisse croître librement dans un vin chargé en gaz carbonique dissous, la théorie nous apprend que le rayon de la bulle en question doit nécessairement être supérieur à un rayon dit critique, définit comme suit : Rc = 2y(Kh/(cL - KhP)), où y est la tension de surface du vin de l'ordre de 50mN/m, Kh la solubilité du gaz carbonique dans le vin, cL la concentration en gaz dissous dans le vin et P la pression qui s'exerce dans le liquide."
Je compte sur vous pour vous en rappeler désormais lorsque vous porterez à vos lèvres une flute de Champagne, ou un verre de pet nat, cela fait tout de même quinze ans que des équipes de chercheurs rémois coincent (sur) la bulle et ses mystères.
Toujours dans la même revue, la science agronomique nous informe que " l'indice de battance d'un sol de PH>7 est égal à (1,5Lf + 0,75 Lg)/(A+10Mo) - 0,2(pH - 7) où Lf = Teneur en limons fins, Lg = Teneur en limons grossiers, A= Teneur en argiles et Mo= teneur en matière organique exprimé en pour mille."
Voilà qui devrait m'amener à modifier sensiblement la pression des pneus arrière de mon tracteur.
Si au début était le verbe, l'époque est donc indéniablement au chiffre. Mais on est quand même en droit de se demander ce que des péquenots comme moi peuvent bien faire de tout ça.
Car la vérité de notre travail est ailleurs.Laissons Alain nous éclairer là dessus ( le philosophe, pas votre beau-frère), en voyant le parallèle qu'il opère entre science et technique, entre savoir théorique et expérience :
"J'appelle technique ce genre de pensée qui s'exerce sur l'action même et s'instruit par de continuels essais et tâtonnements. Comme on voit qu'un homme même ignorant, à force d'user d'un mécanisme, de toucher et pratiquer de toutes les manières et dans toutes les conditions, finit par le connaître d'une certaine manière, et tout à fait autrement que celui qui s'est d'abord instruit par la science ; et la grande différence entre ces deux hommes, c'est que le technicien ne distingue point l'essentiel de l'accidentel ; tout est égal pour lui et il n'y a que le succès qui compte. Ainsi un paysan peut se moquer d'un agronome ; non que le paysan sache, ou seulement soupçonne pourquoi l'engrais chimique, ou le nouvel assolement, ou un labourage plus profond n'ont point donné ce qu'on attendait ; seulement par une longue pratique, il a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu'il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l'agronome ne peut même pas soupçonner. Quel est donc le propre de cette pensée technicienne ? C'est qu'elle essaie avec les mains au lieu de chercher par la réflexion."
Voilà quatre ans maintenant que je travaille dans mes vignes et l'expérience accumulée de ces années passées me permet de mesurer la pertinence de la pensée d'Alain, qui devait, comme votre beau-frère pour le coup, être un sacré jardinier pour développer une idée aussi puissante.
"Essayer avec les mains au lieu de chercher par la réflexion"; comme la formule est belle et juste.
"La réponse est 42", a fini par lâcher le super ordinateur "Deep Thought" dans le roman de Douglas Adams, le guide du voyageur galactique, après 7,5 millions d'années de calcul. Le problème, c'est que plus personne ne savait quelle était la question d'origine à laquelle devait répondre l'ordinateur.
C'est parfois ce que je pense à propos des travaux de recherche autour de la vigne et du vin. Les vignerons remercient vivement les chercheurs pour les solutions qu'ils apportent. Mais au fait, quels sont les problèmes qu'ils cherchent à résoudre ? Camarades vignerons lisant ces lignes, vous avez demandé quelque chose, vous ? Lequel d'entre vous a le gosier irrité par la bulle de Champagne à ce point qu'il ait demandé à ce que quinze ans de recherche soient engagés sur le sujet ?
Faire des vins naturels (ah ben nous y vlà !), ce n'est rien d'autre que de tenter de renouer avec ce savoir-faire séculaire que la science a contribué à effacer en partie de la mémoire des paysans.
Yvon Métras me rapportait un jour les paroles de Marcel Lapierre : "Faire du vin, c'est mille petits détails."
Mille petits détails qui ont tous leur importance; "le technicien ne distingue point l'essentiel de l'accidentel ; tout est égal pour lui et il n'y a que le succès qui compte". Chacun de ces détails fait partie d'une chaîne qu'on ne peut rompre, et le vigneron doit apprendre à se réapproprier chacun d'entre eux, doit l'intégrer, le digérer, jusqu'à ce qu'il devienne un geste naturel "des mains".
Faire des vins naturels n'est donc pas un truc de branleurs, comme on l'entend parfois, un laissez faire généralisé qui s'apparenterait à de la paresse; C'est au contraire la mise en en œuvre de ce faisceau de pratiques exigeantes, de ces mille petits détails, qu'il appartient à chaque vigneron d'affiner en fonction de son environnement personnel de travail. et de ses contraintes propres.
Cette démarche n'est bien sûr pas l'apanage des seuls vignerons natures; mais disons que nous nous devons , par notre volonté d'éviter le recours à tout artifice, de la développer à son paroxysme. Faire des vins naturels, c'est s'approcher au plus près de ce qui fait la quintessence de notre métier, ce que semble ne pas avoir compris nos détracteurs. Il y a nul dogmatisme dans cela, juste la certitude acquise au fil d'années de terrain que le spectre des solutions que nous apporte la science n'embrasse pas la totalité de notre réel. "Seulement par une longue pratique, le paysan a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu'il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l'agronome ne peut même pas soupçonner". Si l'objectif premier de la science est de rendre compte des phénomènes du réel (gardons un peu d'optimisme !), encore faut-il en effet savoir ce que l'on cherche.
Laissons donc les paysans exercer plus librement leur fameux bon sens, loin du diktat de la science, laissons les jouir de ce sentiment de plénitude que j'éprouve moi-même avec force lorsque que je foule le sol de mes vignes, au milieu des fleurs, bercé par le vrombissement des insectes et le chant des oiseaux, le visage caressé par les rayons du soleil ou fouetté par la pluie, celui que l'homme n'est pas au dessus de la nature qu'il se doit de mettre en équation pour mieux la domestiquer, mais qu'il n'est qu'un maillon d'une longue chaîne, parmi les plantes, les insectes, et les oiseaux, et que plus il respecte la nature, plus il se respecte lui-même. Cui cui.
Mais des chercheurs d'une université américaine voisine viennent de remettre en cause la validité de cette thèse, révélant que suite à un mauvais usage du tableur Excel, une erreur de calcul avait été faite par ses auteurs.
Ce n’est pas la première fois cette année que des calculs servant à établir des prévisions économiques sont remis en cause. En janvier dernier, deux économistes du FMI faisaient le constat suivant : les effets négatifs de l’austérité en Europe ont été sous-estimés. La faute aux chiffres, ou plutôt à un mauvais choix de chiffre, pour tenter d’évaluer l’impact de ces politiques.
C’est un fait, que ces deux affaires viennent illustrer : la science économique aujourd’hui se nourrit abondamment de mathématiques. Mais les économistes savent-ils compter ?
C’est à cette question que le journaliste Hervé Gardette se proposa de répondre il y a quelques jours, dans son émission de radio, "Du grain à moudre", en compagnie d'un panel d'économistes français.
J'ai écouté cette émission, alors que je travaillai dans mes vignes et un passage retint particulièrement mon attention; celui où les intervenants s'interrogèrent sur les raisons de l'inflation récente de l'usage des mathématiques au sein de leur discipline. Un d'eux interpréta cette recrudescence comme une volonté d'accroitre la légitimité de la science économique; le caractère formel des mathématiques permet à la science économique, à travers leur usage, de migrer du statut de science sociale, vers celui de science dure; les thèses développées par les économistes sont érigées sous forme de théorèmes, les rendant moins perméables à la critique et moins sujettes à interprétation. Les mathématiques deviennent une béquille précieuse pour les économistes dans leur tentative d'objectivation des thèses qu'ils défendent.
A l'écoute de cette émission, je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec d'autres sciences qui me concernent plus directement; celles en rapport avec l'univers de la vigne et du vin. En agronomie ou encore en œnologie, il est devenu opportun pour nos chercheurs d’étayer leurs travaux de graphes et d'équations en tout genre afin de légitimer au mieux l'intérêt supérieur de leur recherche.
On peut par exemple accéder à un synthèse des travaux réalisés sur les vins de Champagne, dans le dernier numéro de la revue des œnologues, où on découvre que " pour qu'une bulle de gaz carbonique puisse croître librement dans un vin chargé en gaz carbonique dissous, la théorie nous apprend que le rayon de la bulle en question doit nécessairement être supérieur à un rayon dit critique, définit comme suit : Rc = 2y(Kh/(cL - KhP)), où y est la tension de surface du vin de l'ordre de 50mN/m, Kh la solubilité du gaz carbonique dans le vin, cL la concentration en gaz dissous dans le vin et P la pression qui s'exerce dans le liquide."
Je compte sur vous pour vous en rappeler désormais lorsque vous porterez à vos lèvres une flute de Champagne, ou un verre de pet nat, cela fait tout de même quinze ans que des équipes de chercheurs rémois coincent (sur) la bulle et ses mystères.
Toujours dans la même revue, la science agronomique nous informe que " l'indice de battance d'un sol de PH>7 est égal à (1,5Lf + 0,75 Lg)/(A+10Mo) - 0,2(pH - 7) où Lf = Teneur en limons fins, Lg = Teneur en limons grossiers, A= Teneur en argiles et Mo= teneur en matière organique exprimé en pour mille."
Voilà qui devrait m'amener à modifier sensiblement la pression des pneus arrière de mon tracteur.
Si au début était le verbe, l'époque est donc indéniablement au chiffre. Mais on est quand même en droit de se demander ce que des péquenots comme moi peuvent bien faire de tout ça.
Car la vérité de notre travail est ailleurs.Laissons Alain nous éclairer là dessus ( le philosophe, pas votre beau-frère), en voyant le parallèle qu'il opère entre science et technique, entre savoir théorique et expérience :
"J'appelle technique ce genre de pensée qui s'exerce sur l'action même et s'instruit par de continuels essais et tâtonnements. Comme on voit qu'un homme même ignorant, à force d'user d'un mécanisme, de toucher et pratiquer de toutes les manières et dans toutes les conditions, finit par le connaître d'une certaine manière, et tout à fait autrement que celui qui s'est d'abord instruit par la science ; et la grande différence entre ces deux hommes, c'est que le technicien ne distingue point l'essentiel de l'accidentel ; tout est égal pour lui et il n'y a que le succès qui compte. Ainsi un paysan peut se moquer d'un agronome ; non que le paysan sache, ou seulement soupçonne pourquoi l'engrais chimique, ou le nouvel assolement, ou un labourage plus profond n'ont point donné ce qu'on attendait ; seulement par une longue pratique, il a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu'il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l'agronome ne peut même pas soupçonner. Quel est donc le propre de cette pensée technicienne ? C'est qu'elle essaie avec les mains au lieu de chercher par la réflexion."
Voilà quatre ans maintenant que je travaille dans mes vignes et l'expérience accumulée de ces années passées me permet de mesurer la pertinence de la pensée d'Alain, qui devait, comme votre beau-frère pour le coup, être un sacré jardinier pour développer une idée aussi puissante.
"Essayer avec les mains au lieu de chercher par la réflexion"; comme la formule est belle et juste.
"La réponse est 42", a fini par lâcher le super ordinateur "Deep Thought" dans le roman de Douglas Adams, le guide du voyageur galactique, après 7,5 millions d'années de calcul. Le problème, c'est que plus personne ne savait quelle était la question d'origine à laquelle devait répondre l'ordinateur.
C'est parfois ce que je pense à propos des travaux de recherche autour de la vigne et du vin. Les vignerons remercient vivement les chercheurs pour les solutions qu'ils apportent. Mais au fait, quels sont les problèmes qu'ils cherchent à résoudre ? Camarades vignerons lisant ces lignes, vous avez demandé quelque chose, vous ? Lequel d'entre vous a le gosier irrité par la bulle de Champagne à ce point qu'il ait demandé à ce que quinze ans de recherche soient engagés sur le sujet ?
Faire des vins naturels (ah ben nous y vlà !), ce n'est rien d'autre que de tenter de renouer avec ce savoir-faire séculaire que la science a contribué à effacer en partie de la mémoire des paysans.
Yvon Métras me rapportait un jour les paroles de Marcel Lapierre : "Faire du vin, c'est mille petits détails."
Mille petits détails qui ont tous leur importance; "le technicien ne distingue point l'essentiel de l'accidentel ; tout est égal pour lui et il n'y a que le succès qui compte". Chacun de ces détails fait partie d'une chaîne qu'on ne peut rompre, et le vigneron doit apprendre à se réapproprier chacun d'entre eux, doit l'intégrer, le digérer, jusqu'à ce qu'il devienne un geste naturel "des mains".
Faire des vins naturels n'est donc pas un truc de branleurs, comme on l'entend parfois, un laissez faire généralisé qui s'apparenterait à de la paresse; C'est au contraire la mise en en œuvre de ce faisceau de pratiques exigeantes, de ces mille petits détails, qu'il appartient à chaque vigneron d'affiner en fonction de son environnement personnel de travail. et de ses contraintes propres.
Cette démarche n'est bien sûr pas l'apanage des seuls vignerons natures; mais disons que nous nous devons , par notre volonté d'éviter le recours à tout artifice, de la développer à son paroxysme. Faire des vins naturels, c'est s'approcher au plus près de ce qui fait la quintessence de notre métier, ce que semble ne pas avoir compris nos détracteurs. Il y a nul dogmatisme dans cela, juste la certitude acquise au fil d'années de terrain que le spectre des solutions que nous apporte la science n'embrasse pas la totalité de notre réel. "Seulement par une longue pratique, le paysan a réglé toutes les actions de culture sur de petites différences qu'il ne connaît point, mais dont pourtant il tient compte, et que l'agronome ne peut même pas soupçonner". Si l'objectif premier de la science est de rendre compte des phénomènes du réel (gardons un peu d'optimisme !), encore faut-il en effet savoir ce que l'on cherche.
Laissons donc les paysans exercer plus librement leur fameux bon sens, loin du diktat de la science, laissons les jouir de ce sentiment de plénitude que j'éprouve moi-même avec force lorsque que je foule le sol de mes vignes, au milieu des fleurs, bercé par le vrombissement des insectes et le chant des oiseaux, le visage caressé par les rayons du soleil ou fouetté par la pluie, celui que l'homme n'est pas au dessus de la nature qu'il se doit de mettre en équation pour mieux la domestiquer, mais qu'il n'est qu'un maillon d'une longue chaîne, parmi les plantes, les insectes, et les oiseaux, et que plus il respecte la nature, plus il se respecte lui-même. Cui cui.
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