Il a neigé cette nuit. Les vignerons ont déserté leurs vignes et les
opérations de taille reprendront avec le dégel. Je devais quant à moi
terminer aujourd'hui la taille d'une très vieille vigne de
Beaujolais-Villages, cela est donc partie remise.
D'après le Casier
Viticole Informatisé, cette vigne a été plantée en 1950,
mais il y a fort à parier que la date réelle de sa plantation soit
antérieure à cela. Le Casier Viticole Informatisé, le CVI, dont la
gestion est assurée par les Douanes, consigne toutes les données
parcellaires des domaines viticoles français ; superficie des parcelles
par appellation, année de plantation, cépage, clone et porte-greffe,
densité de plantation. Les données qui y figurent ne sont pas toujours
fiables. Notamment ce qui concerne les vieilles vignes, celles plantées
avant 1950, année où, d'après ce que m'a dit un voisin, a commencé le
suivi administratif régulier des parcelles.
Outre cette
vigne de Beaujolais-Villages, j'ai également une vieille vigne de
Moulin-à-Vent et une autre de Fleurie qui auraient aussi été plantées au regard de cet
état-civil en 1950. Un ancien du village, âgé de 85 ans aujourd'hui, m'a dit pourtant avoir vendangé cette parcelle de Fleurie, dans les années 30 et qu'il la considérait déjà dans son souvenir d'enfant comme une
vieille vigne.
Cette parcelle est magnifique. Lorsqu'on la regarde de
loin, les bras démesurément longs des gobelets que forment les vieux
ceps, enchevêtrés les uns dans les autres ne permettent plus de
distinguer le parfait alignement des rangs, pourtant scrupuleusement
réalisé par les mains du vigneron en charge de leur plantation, à la
toute fin du 19ième siècle ou au début du 20ième.
Lorsque
je travaille dans ces vieilles vignes, je pense parfois à ceux qui
avant moi en ont foulé le sol, aux longues heures passées par ces hommes
et ces femmes à cultiver la vigne, aux journées innombrables de travail
exécutées année après année dans le froid de l'hiver et sous le soleil
brûlant de l'été, pour que ces vignes aujourd'hui centenaires
parviennent jusqu'à nous et continuent de donner des raisins qu'il me
revient désormais de récolter et de transformer en vin.
Quand on cultive ces très
vieilles vignes, on se sent un peu dépositaire de la mémoire des
paysans qui avant nous les ont cultivées. Un lien se créé avec eux, bien
que nous ne les avons pas connus, bien qu'ils sont morts pour la
plupart, bien que les os de certains d'entre eux sont devenus poussière depuis
longtemps.
La culture des plantes pérennes, à l'exceptionnelle longévité
comme la vigne, aide à renouer avec ce sentiment que nous appartenons à
une aventure humaine qui nous dépasse, qui a commencé avant nous et qui
se perpétuera après nous, une longue chaîne qui se déploie à travers les
générations dont nous ne sommes qu'un maillon.
Notre civilisation
moderne a tendance à nous faire oublier le caractère
intergénérationnel de nos histoires respectives. Nous ne travaillons plus en famille, plus entre voisins. Nous ne cherchons plus à profiter de l'expérience des anciens, tout change si vite, tout évolue si rapidement qu'elle ne nous servirait plus à grand-chose, nous avons même fini par fabriquer des machines à l'obsolescence
programmée. Nous travaillons dans des environnements sans cesse renouvelés, nous devons nous former aux nouvelles technologies tout au long de nos parcours professionnels et les entreprises exigent désormais de leurs salariés une grande "mobilité" pour parachever le déracinement de chacun d'entre nous à son "terroir".
Prisonniers de nos vies
trépidantes où tout va si vite, et où tout s'accélère encore, nous finissons par oublier qu'il y a eu un avant et qu'il y aura un après, tant le présent lui-même a du mal à exister. Le "succès" des maisons de retraite où de plus en plus de nos aïeux terminent leur vie n'est-il pas lié à cette difficulté que nous avons à nous inscrire dans une histoire avec un début et une fin ? Nous finissons par perdre jusqu'à la mémoire de nos origines, de notre filiation et de ce que nous lui devons, privant de
notre affection au crépuscule de leur vie ceux qui nous ont mis au
monde et nous ont aidé à devenir ce que nous sommes devenus, acceptant implicitement par là que le même sort nous soit réservé notre heure venue. Comme si étrangers à nous-mêmes et amnésiques de nos origines, nous nous étions résignés à n'être que des machines à produire et à consommer, des machines à l'obsolescence programmée, que l'on met au rancart lorsqu'elles deviennent inutiles à la bonne marche de la mécanique de notre société.
Ça vaut pour
les vignes d'ailleurs ! Plus une appellation est florissante, plus on
se permet de revoir à la hausse les rendements autorisés à l'hectare,
plus on arrache les vieilles vignes pour les remplacer par de jeunes
vignes plus productives. Un client, grand amateur de vin, me disait il y
a peu que l'âge moyen des vignes dans le Champenois est actuellement de 17 ans. Je
n'ai pas trouvé comment vérifier cette information, mais il ne
m'étonnerait pas plus que ça qu'elle soit juste, devant le succès
mondial que rencontrent les vins de Champagne. Ceux d'ailleurs qui ne savent pas où placer leur argent devant la crise financière que nous traversons peuvent toujours l'investir dans les maisons de retraite ou dans l'acquisition de vignes en Champagne, je ne pense pas à l'heure actuelle qu'il y ait placement plus sûr !
Lorsqu'on convertit un vignoble à la bio, comme je suis en train de le
faire, c'est une chance sous certains aspects de posséder de vieilles
vignes, mais c'est aussi une terrible contrainte. La vigne est comme
l'homme. Au début, il faut prendre soin de la protéger pour qu'elle se
développe correctement. Un stress hydrique important, une concurrence
forte de l'herbe, ou encore le choc de la charrue peuvent lui être
fatale. Elle réclame donc toute l'attention du vigneron.
Mais une fois
cette étape délicate passée, une fois son système racinaire bien ancré
dans le sol et son tronc correctement développé, elle sera prête à
exprimer toute la vigueur de sa jeunesse et donner au vigneron, en
retour de ses soins, des fruits en quantité importante et pour de
nombreuses années. Mais comme l'enfant, pourtant débordant d'énergie et
incapable de se déplacer d'un point à un autre autrement qu'en courant,
elle sera sensible aux maladies plus que ne peut l'être une vieille
vigne, qui a su se construire au fil des ans un système immunitaire lui
permettant de mieux résister aux attaques des pathogènes, comme chacun
de nous a pu le faire, en répondant avec une efficacité grandissante aux
assauts répétés des épidémies de maladies infantiles qui continuaient de nous
affecter chaque année, mais avec de moins en moins
de virulence à mesure que nous grandissions. Si cette comparaison entre
l'homme et la vigne du principe d'une construction progressive d'un
système immunitaire peut être débattue, il reste une autre explication
de cette meilleure résistance des vieilles vignes aux maladies, dont la
logique ne semble pas pouvoir être discutée, et qui ne s'oppose pas à
la première. Cela est simplement du à la baisse de vigueur de la vigne
avec les années, qui se traduit certes par un nombre de fruits moins
conséquents portés par le cep, mais aussi un feuillage moins abondant.
Mes plus jeunes vignes seraient capables de produire des sarments longs
de trois mètres sur un seul
cycle végétatif si je ne les cisaillais pas, quand la pousse des
sarments de mes vieilles vignes ne
dépasse pas le mètre sur la même période. Ceci présente deux avantages
pour mes vieilles vignes. Elle permet de limiter, voire d'éliminer le
travail de liage des vignes, de rognages et autres effeuillages,
obligatoires sur les jeunes ceps si je veux que mes vendangeurs puissent
pénétrer dans les rangs au moment des vendanges ! Ces opérations,
consommatrices de temps d'une part, peuvent être vues d'autre part comme
traumatisantes pour la plante. Elles laissent des plaies à la
végétation qui sont des portes d'entrée pour les pathogènes. L'autre
conséquence importante de cette vigueur accrue des jeunes vignes, c'est
qu'elle nécessite des traitements plus réguliers pour protéger les jeunes
feuilles qui se développent tout au long du printemps et au début de
l'été. Or, on connait l'impact négatif du cuivre sur la vie des sols.
C'est donc un autre avantage en faveur des vieilles vignes que de
pouvoir limiter les quantités apportées à la vigne du fait de cette moindre vigueur.
C'est d'ailleurs là que tout se joue en
viticulture biologique, la gestion de la vigueur de la plante. Trop de
vigueur, et la vigne nécessite de longues heures de travail, davantage de
traitements et de produits phytosanitaires, tout en restant dangereusement exposée aux aléas climatiques, de part l'efficacité relative des produits utilisables en agriculture bio. Pas assez, et elle ne produit plus les
raisins nécessaires à la survie économique du domaine, quand elle ne
déploie plus pour elle-même l'énergie suffisante à lutter contre les
agressions des charrues qui sectionnent ses racines, contre la
concurrence hydrique et azotée de l'herbe, qui finissent par entraîner
son dépérissement.
Et c'est là que la partie est la plus
difficile à jouer pour mes vieilles vignes, qui, si elles résistent mieux aux
ennemis invisibles que sont les pathogènes de la vigne comme le mildiou
ou l’oïdium, ont par contre un système racinaire fragile, mis à mal par
mes trois dernières années de labour et qu'elles semblent avoir bien du
mal à régénérer. Car contrairement à ce qu'on peut lire souvent, la vigne construit principalement son système racinaire à la surface du sol, là où il est le plus riche, là où de part l'apport répété des fumures la plante trouve les éléments nutritifs dont elle a besoin pour son développement. C'est d'autant plus vrai sur les sols hydromorphes,
mal drainés, les bas de coteau, où les vignes ont eu du mal à créer un
système racinaire plongeant. Voici une photo qui illustre bien cela. C'est un cep mort que j'ai arraché dans une de mes vignes où on voit que les racines se sont développées principalement à l'horizontale. C'est d'autant plus vrai dans les vignes désherbées chimiquement depuis longtemps, où l'absence de labour n'a pas incité la vigne à développer ses racines en profondeur.
Tout l'enjeu pour moi va maintenant
consister à aider mes vieilles vignes à franchir ce cap difficile, en limitant les
labours trop profonds, en utilisant plus volontiers la pioche que le
tracteur pour les libérer de l'herbe qui envahit leurs pieds, en leur
apportant un peu de fumure organique, en les taillant de telle façon
qu'elles soient le moins blessées par les pièces de mes charrues. Si
donc elles requièrent moins de temps de travail pour ce que l'on appelle
les travaux d'été, elles mobilisent toute mon attention par ailleurs.
Et c'est cela que je trouve particulièrement intéressant en viticulture
biologique, c'est que c'est l'homme qui est obligé d'adapter ses
pratiques aux exigences et à la configuration de chacune de ses
parcelles, et non l'inverse !
J'avais envoyé un mail à
quelques amis vignerons bios il y a deux ans afin de bénéficier de leurs
conseils à propos des travaux d'automne. Fallait il labourer ou non
avant la taille ? Et quel genre de labour, griffage, buttage,
décavaillonnage ? J'avais été surpris par la diversité des conseils
apportés. Mais chemin faisant, j'ai fini par comprendre ce que je viens
de dire, qu'il n'y a pas une recette miracle, applicable partout, où
l'homme dans sa toute puissance contraindrait uniformément la nature à son projet,
contrairement à ce que les chercheurs de l'INRA et des laboratoires
privés, relayés sur le terrain par les techniciens des chambres d'agriculture et les marchands de produits ont voulu faire croire
aux agriculteurs pendant presque cinquante ans, avec les conséquences
écologiques désastreuses que l'on connait aujourd'hui. Comment alors ne pas être sceptique vis à vis de la Science, sans compter les ravages dont elle peut être responsable sur le plan social ? L'innovation que n'ont de cesse, pourtant, d'appeler de leurs vœux nos politiques parce qu'elle serait le moteur premier de la croissance ne concourt pas obligatoirement au bonheur de l'humanité. J'ai lu récemment un article du prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz
sur la mesure d'un autre PIB, le Produit Intérieur Bonheur qui démontre
qu'il serait hasardeux de corréler sa progression à celui de
l'évolution du Produit Intérieur Brut des nations. Je ne rejette pas pour autant la science en bloc, ce sont les principes qui la régissent que je dénonce, l'aveuglement dont font preuve certains scientifiques dans le refus qu'ils manifestent à porter un regard critique sur les ravages que pourraient engendrer les éventuels usages de leur recherche dans l'espace industriel, au sein de nos sociétés libérales où l'argent est roi et où le principe de précaution finit toujours par céder devant les intérêts économiques et la pression des lobbies. A ce titre, je suis effaré de voir combien petit à petit notre système éducatif qui vise à produire avant tout des experts en tout genre - même la compétence de médecin généraliste est devenue une spécialisation - , se préoccupe de moins en moins de nourrir aux Humanités nos futures élites scientifiques, en faisant par exemple de l'histoire une discipline facultative pour les élèves de terminale scientifique. Je trouve tout autant regrettable que l'histoire des sciences ne soit pas obligatoire pour tous les étudiants des cursus scientifiques. On apprend autant des échecs d'une discipline, de ses impasses temporaires, des facultés particulières de jugement et d'analyse dont les scientifiques ont du faire preuve pour sortir de ces impasses, des usages passés de cette science en mouvement, que de l'apprentissage stricto sensu d'une discipline dans l'état de connaissance où elle se trouve. Je ne suis donc pas réactionnaire, je ne critique pas la science en elle-même, je ne conteste pas les progrès dont elle est somme toute capable et dont les hommes ont bénéficié au cours de leur histoire. Comme disent les Fatals Picards, j'aimerais pas être déjà mort, ou alors y'a pas longtemps.
Je suis même d'accord pour dire que l’œnologie aide les vignerons à progresser. Grâce à elle, les vins n'ont-ils d'ailleurs jamais été aussi bons qu'aujourd'hui ? La preuve, on en boit de moins en moins ! :-) Mais on en reparlera bientôt, cochon qui s'en dédit ! :-)
mardi 31 janvier 2012
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